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La Grande Arnaque

L’économie numérique sera-t-elle le cheval de Troie espéré par les économistes libéraux pour déréguler enfin l’économie française ? S’ils gagnent, les conséquences sociales, sociétales et politiques seront difficiles à gérer.

Vous avez aimé la loi Macron 1 qui a libéralisé les transports par car et le travail le dimanche ? Vous adorerez la loi Macron 2 qui devrait voir le jour au début de l’année prochaine. On ne connaît pas encore les contours exacts de ce texte, mais le ministre de l’Economie jure de faire souffler le vent de la modernité. Ça va décoiffer, à commencer par les coiffeurs (mais aussi les plombiers ou les électriciens) eux-mêmes, puisqu’il ne sera plus nécessaire de présenter un diplôme pour ouvrir un salon. Renverser les «barrières à l’entrée» érigées par des corporations, l’antienne a pour origine la feue commission Attali, dont le rapport fut soutenu en 2008 par le jeune Emmanuel Macron. Sept ans plus tard, le même argument devrait ouvrir grand la porte aux projets de dérégulation de l’économie «numérique» ou «collaborative», afin d’adapter la France à l’ubérisation.

Sur ce volet, le ministre de l’Economie n’a pas encore dévoilé le contenu de sa loi Noé (pour «Nouvelles opportunités économiques»). Le 9 novembre, à Bercy, il déclare devant le ban et l’arrière-ban des «start-upeurs» : «Je ne sais pas quelles sont les bonnes réformes sur ce sujet. Peut-être n’en faut-il aucune…» Innocent aux mains pleines, Emmanuel Macron sait qu’il n’a pas besoin de se découvrir, tant les lobbyistes se ruent sur les micros pour proposer leurs solutions.

Pour nombre d’économistes, essayistes ou polémistes, l’économie numérique est le levier pour libéraliser, enfin, l’économie française. A ceux qui enragent de l’incapacité ou du refus des majorités de droite ou de gauche de défaire le code du travail, le développement des plates-formes numériques laisse entrevoir un futur (proche) où chacun serait libre de travailler pour qui il veut, multiplierait les sources de revenus plus précaires et partielles les unes que les autres. On pourrait aussi bien être chauffeur Uber la nuit, moniteur du permis de conduire le jour avec Ornikar, bricoleur à la demande sur YoupiJob, gardien de chiens pour DogVacay, courtier immobilier voire prospecteur d’emploi pour Le Bon Coin, hôtelier avec Airbnb, loueur de voiture avec Drivy, de matériel de bricolage, de place de parking… La «multiactivité» serait la solution à la stagnation des revenus, voire le remède au chômage de masse, en apportant aux salariés, demandeurs d’emploi ou retraités des revenus de complément grâce à la «valorisation» de leurs actifs immobiliers, à leurs appareils électroménagers, ou tout simplement leur savoir-faire de débrouillard. En somme, le bon vieux système D, mais version 2015.

 

UN TABLEAU EFFRAYANT

 
La perspective de nouveaux marchés hyperconcurrentiels semble d’abord une aubaine pour les consommateurs. C’est la recette du succès d’Uber (lire l’enquête, p. 24) dans les transports urbains. Jusqu’au moment où les mêmes personnes s’aperçoivent que le paradis peut virer à l’enfer social. «Entre les promesses et les réalités, entre les mirages que véhicule la Silicon Valley et les pratiques sociales qui se mettent effectivement en place, les écarts se creusent», avertit Thierry Venin, chercheur au CNRS (1).

Une note du Conseil d’analyse économique (2) – CAE -, écrite par des supporteurs convaincus de l’économie numérique, dresse même un tableau assez effrayant de l’avenir numérisé, annonçant la «disparition tendancielle d’un certain nombre de professions», et pas des moindres : «Les métiers routiniers qui correspondent à l’essentiel des professions intermédiaires dans la distribution des revenus se raréfient du fait de l’automatisation. Ces emplois (ouvriers, employés de bureau, etc.) sont exercés par un segment particulièrement nombreux et emblématique : les travailleurs des classes moyennes, pour la plupart salariés – ceux-là mêmes qui sont au cœur de notre modèle social et dominent notre représentation du monde du travail.» Mieux, ou pis : «L’automatisation commence à concerner des professions plus qualifiées qui, tels les avocats ou les médecins, sont fondées sur la maîtrise de grandes bases de connaissances», affirment nos chercheurs.

Trois millions de personnes (15 % de la population active) ont de quoi s’inquiéter. Non seulement l’emploi s’effondre (- 8,6 % en France entre 1990 et 2002), mais il se déqualifie. Selon Nicolas Colin, auteur d’un rapport très précis (3) pour la fondation Terra Nova, «avec les technologies de guidage embarquées (GPS), un chauffeur de taxi n’a plus vraiment besoin de connaître Paris comme sa poche, et donc peut être dispensé de passer un examen difficile». En revanche, un responsable d’un concurrent d’Uber, Le Cab, explique très concrètement comment il dispense des cours de maintien aux chauffeurs venant «des zones sensibles, qui n’ont pas forcément intégré les codes du luxe et du service à la personne». L’exemple peut être démultiplié : les moteurs de recherche ou de comparaison permettraient de se passer d’un juriste pour le conseil juridique, ou d’un conseiller chevronné dans l’assurance… Pour Thierry Venin, «l’écosystème de travail numérisé produit les liaisons dangereuses entre les TIC [technologies de l’information et de la communication] et la pandémie du stress au travail».

Augustin Landier, coauteur de la note du CAE et enseignant à la très libérale Ecole d’économie de Toulouse, avance que le potentiel de création massive d’emplois dans l’économie numérique pour des travailleurs peu qualifiés existe, mais à certaines conditions drastiques : «Il faut pouvoir contourner la barrière que constituent le Smic et les cotisations sociales.» Mais, même avec une baisse aussi violente du coût de la main-d’œuvre, pas de miracle. Aux Etats-Unis, les chauffeurs d’Uber travaillent en moyenne moins de dix heures par semaine. Et on cherche vainement les emplois proprement technologiques puisque, selon le CAE, les créations de postes aux Etats-Unis sont d’abord dues à l’hôtellerie-restauration et au commerce. La révolution numérique créerait donc des postes… chez McDo ! Pas facile à vendre.

 

AU CŒUR DE LA SOCIÉTÉ

 
David Ménascé, auteur d’une note (4) pour l’Institut de l’entreprise, sent venir le «retournement» de l’opinion publique. «Dès qu’ils touchent au travail, écrit-il, ces nouveaux modèles économiques sont souvent décriés comme étant l’aboutissement d’un capitalisme qui cherche méthodiquement de nouveaux gisements de création de valeur, casse les acquis sociaux du salariat et conduit à faire baisser les prix des services.»

Le cœur de la société contemporaine est donc attaqué économiquement et déstabilisé politiquement (lire l’interview de Daniel Cohen, p. 20). Dans l’entourage de François Hollande, on a bien vu venir le mur pour la gauche. «Il nous faut éviter la constitution d’un nouveau prolétariat», dit-on. Mais – et c’est bien le problème – «sans tuer la poule aux œufs d’or du numérique…» C’est tout le dilemme du gouvernement : Emmanuel Macron soutient ouvertement les «entreprises disruptives» dans une perspective «schumpéterienne» de création/destruction. Il voit dans les champions du Net français, comme BlaBlaCar, les futurs membres du CAC 40 qui détrôneront la vieille économie industrielle, forcément frileuse et conservatrice, quand Manuel Valls dénonce, lui, «la loi de la jungle» de l’ubérisation !

Pour résoudre l’équation impossible entre travail salarié (24 millions de personnes) et le travail indépendant (2,8 millions, en hausse rapide après un long déclin), Bercy a donc lancé une sorte de concours Lépine juridico-social, pour définir ce que les Echos nomment déjà «le travailleur postsalarié». Denis Pennel, directeur de la Fédération européenne des employeurs du travail temporaire, penche pour un «statut de l’actif». David Ménascé, de son côté, propose un «statut du microfranchisé» pour les indépendants travaillant pour les plates-formes. Hervé Novelli, ex-ministre de Nicolas Sarkozy et père de la loi sur les autoentrepreneurs, prédit l’avènement du «prestataire dans l’entreprise», débarrassé du code du travail mais inséré dans le process de travail. Et le député socialiste Pascal Terrasse est chargé par le Premier ministre d’étudier un «statut du travailleur collaboratif».

La créativité des mécaniciens du droit semble sans limites. Anne Perrot, économiste et présidente de la commission d’évaluation de la loi Macron, veut ériger le «scoring» (système de notes recueillies par les travailleurs des plates-formes collaboratives) au rang de brevet «sur le marché du travail, comme preuve de qualification professionnelle ou, vis-à-vis d’un bailleur, comme preuve de solvabilité». Un concept qui peut s’élargir à son banquier (absence de découvert) ou à son fournisseur d’énergie (paiement des factures à l’heure !). Bienvenue dans la société de la notation généralisée !

Est-ce un hasard, Bercy a négligé de consulter l’économiste Benjamin Coriat et ses amis auteurs d’un livre sur les communs (5), qui s’insurge contre «un statut au rabais, destiné d’abord à concurrencer le salariat» et préconise de «s’inspirer de celui des intermittents du spectacle, qui permet, malgré bien des défauts, de capitaliser les prestations dans le temps, d’alterner les périodes d’emploi et de formation et d’avoir accès à de vraies prestations de sécurité sociale».

Le Sénat a, de son côté, voté un abattement de 5 000 € pour les redevables de l’impôt sur le revenu «qui exercent, par l’intermédiaire d’une ou de plusieurs plates-formes en ligne, une activité relevant de la catégorie des bénéfices industriels et commerciaux». Il s’agit, selon le sénateur LR Albéric de Montgolfier, rapporteur général de la commission des Finances, d’«épargner ceux qui tirent des rémunérations occasionnelles de cette économie tout en taxant une certaine forme d’industrialisation de celle-ci». Mais l’enjeu des cotisations sociales est bien plus important. Selon les calculs du magazine l’Expansion, une mission réalisée par un travailleur indépendant sous statut de microentrepreneur coûte 2 000 €, contre 2 900 € pour un salarié en CDI. Autant dire que notre Sécurité sociale ne pourra pas résister longtemps à une telle confrontation.

 

LA FIN DU SALARIAT ?

 
Hervé Novelli confie à Marianne : «Si on veut développer le travail indépendant, il faut organiser la convergence des systèmes de protection sociale entre salariés et indépendants. C’est le nœud gordien…» Mais, prévient-il, c’est un problème redoutable puisque, pour lui, il n’est pas question d’étendre la protection collective obligatoire, la Sécu et les caisses de retraite complémentaire aux indépendants dont pourtant le régime est déficient. Un point de vue assez proche de celui de Nicolas Colin, très écouté à Bercy (il est à la fois inspecteur des finances et e-entrepreneur…), et pour qui la société occidentale se trouve face «aux mêmes troubles que dans les années 30, avant la mise en place du Welfare State [l’Etat social] aux Etats-Unis et en Europe. Il y a donc urgence à installer des dispositifs adaptés de protection sociale, qui rapprochent les salariés et les travailleurs indépendants…»

D’autres sautent à pieds joints dans la révolution, ou plutôt la contre-révolution libérale.

Nathalie Kosciusko-Morizet, députée LR et opposante en chef à la maire de Paris, Anne Hidalgo, consacre un séminaire à «la fin du salariat» (une revendication qui figurait dans le programme de la CGT jusqu’en 1995, héritage de l’anarcho-syndicalisme originel de la centrale syndicale), au rez-de-chaussée du délicieux hôtel Amour, sis dans le IXe arrondissement de Paris… On peut y entendre le président du think tank Génération libre, Gaspard Koenig, se réjouir : «Enfin, les technologies numériques réalisent enfin le rêve des penseurs libéraux depuis trois siècles, soit le marché où peuvent se rencontrer sans contrainte l’offre et la demande.» Et de prédire l’avènement d’un système «de liberté» où chaque individu pourrait tirer sur ses droits sociaux «fongibles» (à la santé, à la retraite, à la formation) à sa guise et selon ses propres désirs. Ce n’est pas tout à fait une utopie puisque France stratégie, institution de conseil du Premier ministre présidée par Jean Pisani-Ferry, a planché sur une version assez proche, dans son rapport sur le futur «compte personnel d’activité», un projet que la ministre du Travail, Myriam El Khomri est chargée de mener à terme. Pour Koenig, un tel dispositif signerait «l’acte de décès de la société assurancielle, où les droits sociaux sont fondés sur l’appartenance à une entreprise». Le philosophe remet aussi sur le tapis la vieille proposition du revenu universel, qui verrait chaque Français doté d’une allocation égale, quelle que soit sa situation, ou presque : «Il permettrait à tous d’avoir un filet de sécurité, qu’il soit salarié ou indépendant… et réaliserait la prédiction de Karl Marx dans l’Idéologie allemande : la fin de l’aliénation.» Faut-il le rappeler, le vieux Karl avait aussi prédit l’avènement d’une société sans classes ? On ne s’en rapproche pas.

« Entre les mirages que véhicule la Silicon Valley et les pratiques sociales qui se mettent en place, les écarts se creusent. »  Thierry Venin

« Bercy a lancé une sorte de concours lépine juridico-social pour définir ce que ‘les échos’ ont baptisé ‘le travailleur postsalarié’. »

« Il faut organiser la convergence des systèmes de protection sociale entre salariés et indépendants. c’est le nœud gordien… » Hervé Novelli


(1) Un monde meilleur ? Survivre dans la société numérique, Desclée de Brouwer, septembre 2015.
(2) «Economie numérique», de Nicolas Colin, Augustin Landier, Pierre Mohnen et Anne Perrot, les Notes du CAE, octobre 2015.
(3) «La richesse des nations après la révolution numérique», de Nicolas Colin, Terra Nova, novembre 2015.
(4) «La France du Bon Coin. Le microentrepreneuriat à l’heure de l’économie collaborative», Institut de l’entreprise, septembre 2015.
(5) Le Retour des communs. La crise de l’idéologie propriétaire, Les liens qui libèrent, mai 2015.

marianne.net

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