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Pourquoi le concept de « protectionnisme intelligent » est une imposture mortifère | GenerationLibre

Pourquoi le concept de « protectionnisme intelligent » est une imposture mortifère

Agrégé de sciences économiques, Emmanuel Combe est professeur à l’Université de Paris 1, professeur affilié à ESCP Europe. Il est vice-président de l’Autorité de la concurrence. Il vient de publier, au sein du think tank Génération Libre, une étude : Le protectionnisme intelligent est une imposture, en collaboration avec Jean-Louis Mucchielli. L’auteur s’exprime à titre personnel.

Pour restaurer notre compétitivité perdue, le Front national propose ni plus ni moins que de revenir au protectionnisme. Pas n’importe lequel : un « protectionnisme intelligent », ciblé sur les pays à bas coût. Mais ce protectionnisme « new look » ressemble à s’y méprendre au protectionnisme d’antan, avec son lot d’effets pervers et de coûts cachés.

Soulignons d’emblée que ce protectionnisme « intelligent » repose sur des analyses factuelles discutables. Selon le FN, la cause principale de notre déclin serait à rechercher dans la « concurrence déloyale » des pays à bas coût. Petit problème : en 2013, le déficit bilatéral de la France avec l’Allemagne et la Belgique réunies était supérieur à celui avec la Chine, soit 23 milliards d’euros ! Si l’on prend l’ensemble de l’Europe, notre déficit dépasse même les 40 milliards d’euros. En quoi le protectionnisme vis-à-vis des pays à bas coût résoudra-t-il notre manque de compétitivité avec nos partenaires européens ?

De même, sur les délocalisations, le FN est fâché avec les chiffres : alors qu’il estime que les délocalisations sont « massives », les enquêtes Insee montrent qu’elles restent assez limitées en France – entre 4 % et 9 % des entreprises ont délocalisé sur la période 2009-2011. Il en résulte que l’impact des délocalisations sur l’emploi serait de l’ordre de 7 000 emplois par an, soit… 10 % seulement du total des destructions d’emplois dans l’industrie.

Au-delà de ces approximations statistiques, le protectionnisme éclairé du Front national repose sur une forme de naïveté, pensant que nos partenaires commerciaux resteront les bras croisés ; mais c’est oublier que le commerce marche dans les deux sens et que les représailles se feront sentir très vite ! Exemple concret : en 2013, lorsque l’Europe a voulu taxer les importations de panneaux solaires, la Chine a aussitôt engagé une procédure antidumping à l’encontre des vins de l’Union européenne. La cible n’a pas été choisie au hasard : le montant annuel des exportations de vins et spiritueux européens vers la Chine dépasse le milliard d’euros et la France y occupe… le premier rang. On peut imaginer qu’après ce premier avertissement, si la France s’était engagée seule dans l’aventure protectionniste, la Chine n’aurait pas hésité à recourir à d’autres représailles, notamment sur nos points forts à l’exportation, comme le luxe, les produits du terroir ou l’aéronautique civile. En cas de guerre commerciale, nous aurions beaucoup plus à perdre que la Chine, qui est aujourd’hui notre sixième partenaire et représente 6 % de nos exportations en valeur, soit presque autant que les Etats-Unis ou l’Espagne. Par contre, pour la Chine, la France ne figure pas parmi ses vingt premiers clients. Idem en matière d’investissements directs à l’étranger : notre stock en Chine s’élevait en 2011 à 13 milliards d’euros, contre 4 milliards pour les investissements chinois en France. Est-il bien malin, au-delà du jeu normal et âpre des négociations internationales, de s’engager dans une véritable guerre commerciale, lorsque les intérêts en jeu sont si asymétriques ?

Pour justifier le protectionnisme, le Front national nous ressert le vieil argument de l’emploi. Avec une idée simple : en remplaçant les importations chinoises par des productions nationales, nous préserverons des emplois chez nous.

Notons d’emblée que cette politique se fera sur le dos de 66 millions de consommateurs, qui paieront plus cher leurs importations et les produits domestiques protégés. Et la facture sera salée : au cours de la période 2004-2014, les produits dont les prix ont le plus baissé en France viennent de pays émergents, à l’image des téléviseurs (-70 %), de l’informatique, des téléphones, des jeux et jouets. Selon une étude du CEPII [1], si l’on remplaçait les importations en provenance de pays à bas salaires par des produits « made in France », le surcoût annuel par ménage serait compris entre 1 270 euros et 3 620 euros, soit 6 % et 18 % du revenu médian des Français ! Si l’on raisonne de manière agrégée, cela représente une perte de pouvoir d’achat comprise entre 27 et 78 milliards d’euros !

Mais le Front national nous objectera que la baisse du pouvoir d’achat est le prix à payer pour sauver des emplois : ce qui est pris d’une main aux consommateurs français sera donné de l’autre aux travailleurs. La thèse est séduisante mais trop simple pour être vraie. En effet, la question est de savoir à quel prix pour les consommateurs – recettes douanières incluses – le protectionnisme parviendra à sauvegarder l’emploi. En la matière, les études empiriques aboutissent toutes au même résultat : à un prix exorbitant. Ainsi, dans le cas américain, Hufbauer & Elliott (1 994) [2] montrent que le coût annuel par emploi sauvé dans les 20 secteurs les plus protégés des Etats-Unis avoisine les 230 000 dollars et dépasse même parfois le million de dollars ! Le protectionnisme n’est donc pas un instrument efficace, et le gouvernement américain aurait mieux fait d’investir cette manne financière dans la formation et la reconversion des travailleurs.

Et encore, ces chiffres ne prennent pas en compte les effets indirects sur l’emploi. Par exemple, si le secteur du sucre est protégé, cela fait augmenter non seulement le prix du sucre mais aussi le prix des produits qui utilisent le sucre comme ingrédient, tel que les confiseries. La hausse du prix des confiseries va conduire les clients à en acheter moins, ce qui obligera les industriels de ce secteur à licencier. Les emplois sauvés dans la production de sucre seront alors compensés par des destructions d’emplois dans les industries en aval. Tout ceci n’a rien de théorique : selon Hufbauer & alii (2012) [3], les mesures protectionnistes prises par Obama en 2009 à l’encontre des pneus chinois ont non seulement coûté chaque année 900 000 dollars par emploi sauvé mais ont également réduit la dépense des ménages dans le commerce de détail, ce qui s’est traduit par la perte de 3 731 emplois dans ce secteur.

Bref, le protectionnisme, même relooké, n’est décidément pas un bon calcul économique. Plus fondamentalement, le protectionnisme intelligent est une forme de renoncement et de défaitisme : son ambition ultime est de nous permettre de rivaliser avec les pays à bas coût, en remplaçant des importations à bas prix par des productions domestiques. Au fond, il vise à développer en France une compétitivité par le bas, axée sur les coûts et les prix, pour que nous ressemblions demain à la Chine d’aujourd’hui, voire d’hier (et non à celle de demain qui investit déjà dans la haute technologie). Quel manque d’ambition pour notre pays !

A vrai dire, nous devons faire exactement l’inverse de ce que prône le Front national : notre ambition n’est pas de diminuer les importations de produits à bas prix mais d’exporter plus de produits à forte valeur ajoutée, c’est-à-dire de faire une compétitivité par le haut ! Nous avons tout en nous pour réussir ce pari – une histoire singulière, une tradition d’excellence, une « French touch » – à condition de monter en gamme toutes nos productions. Cette compétitivité hors prix, fondée sur la qualité, suppose de miser sur la qualification des salariés, et notamment des ouvriers. Pas de qualité des produits sans qualification des hommes. L’enjeu de la compétitivité demain, c’est non seulement de former plus d’ingénieurs et de commerciaux chez Airbus ou L’Oréal, mais aussi et surtout d’offrir une qualification à tous les salariés de l’industrie, que ce soit dans le textile, le tourisme, l’agroalimentaire ou l’automobile. Luttons sans relâche contre l’illettrisme et contre le décrochage scolaire. Rendons l’apprentissage et les filières professionnelles courtes plus attractifs. Valorisons davantage toutes les formes de l’excellence, et notamment les métiers de la main et créatifs. Misons sur la qualité de fabrication, le service qui accompagne le produit et le design. C’est à cette condition que chaque Français, quelle que soit sa formation, verra demain dans la mondialisation une chance pour son avenir professionnel plutôt qu’une menace pour son emploi. C’est à cette condition que nous éviterons la nouvelle fracture sociale qui se profile à l’horizon et qui fait aujourd’hui les délices du Front national : celle entre qualifiés et non qualifiés.


(1) (Not) Made in France, lettre du CEPII, n° 333
(2) Measuring the costs of protection in the United States, Institute for International Economics
(3) US Tire tariffs : saving few jobs at high cost, Peterson Institute for International Economics
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