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Vérité au-delà des Pyrénées, erreur en deçà | GenerationLibre

Vérité au-delà des Pyrénées, erreur en deçà

En Espagne, les dernières élections ont révélé la volonté de tout un peuple de bousculer une classe politique enfermée dans de vieux carcans en votant pour Podemos ou Ciudadanos. En France, Bernard Tapie vient d’annoncer qu’il allait refaire de la politique… Pour trouver un quelconque renouvellement politique, mieux vaut traverser les Pyrénées semble-t-il.

Connaissez-vous Owen Jones ? A 31 ans, ce jeune homme s’invite sur tous les théâtres d’opérations de la gauche européenne, de cette gauche qui se refuse à signer son acte de décès et s’invente un passé pour échapper à son passif. Son visage d’acteur de films de Ken Loach s’est glissé dans toutes les vidéos de campagne de Podemos. Né dans la banlieue de Sheffield d’un père ouvrier communiste et d’une mère syndicaliste, Owen est devenu tour à tour historien, collaborateur parlementaire (travailliste), éditorialiste (BBC, The Guardian…) puis essayiste. Il publie à 27 ans Chavs : diabolisation de la classe ouvrière. Le mot « chavs », empreint de racisme social, est l’étiquette infamante pour les classes défavorisées. Un grand succès et, surtout, une grande claque au Labour Party. Plus fort qu’un roman d’Irvine Welsh. Puis l’Establishment, comment s’en sortir, critique de l’intérieur de notre désordre établi qui fait grincer bien des dents de la City. Depuis un an, il est en dialogue constant avec Inigo Errejon, un des plus inventifs penseurs de Podemos, héritier hérétique du postmarxiste, Ernesto Laclau, âgé de 32 ans et grand débatteur. Il faudra encore attendre pour pouvoir lire ces talentueux jeunes gens. « Les idées qui mènent le monde arrivent sur des pattes de colombe », disait Nietzsche. En France, les idées traînent des semelles de plomb. Rue de Solferino, une fois que les hiérarques du Parti socialiste ont décidé de l’équilibre des forces, pesées au trébuchet, et quand arrive le moment craint, le moment si délicat, d’élaborer un texte de prothèse plus que de synthèse, il y a toujours un intervenant pour dire : « Et si on demandait à Henri [Weber] ou à Alain [Bergounioux] ? »

En France, on n’a pas d’idées (politiques) mais, mais… on a Bernard Tapie. La première fois que j’ai rencontré l’impétrant, j’étais au Figaro et c’était en compagnie du directeur de l’époque, Franz-Olivier Giesbert. Tapie portait son col roulé, tendit la main et m’apostropha directement : « Qu’est-ce qui te branche, toi, le fric ou les nanas ? » Difficile d’être aussi vite hors jeu. Il paraît que l’adversaire puis le copain de Jean-Marie Le Pen parlait vrai. Erreur, il parlait cru. François Mitterrand aima beaucoup Bernard Tapie, de même qu’il goûtait tout particulièrement le gibier et les plats canailles. Difficile, en effet, de faire passer l’ancien patron d’Adidas pour un ortolan politique. Que la déliquescence de la gauche en France corresponde à un retour sur la scène médiatique de l’ancien ministre de la Ville en dit long sur les mœurs journalistiques et politiques dans notre pays. Pendant ce temps, Podemos, Ciudadanos et d’autres formations espagnoles ont procédé à un profond renouvellement en envoyant la moitié de la classe politique espagnole au tapis. Vérité au-delà des Pyrénées, erreur en deçà.

La droite hexagonale n’est pas mieux lotie, car elle n’a d’espagnole que l’auberge. On cherchera en vain – à l’exception de Génération libre de Gaspard Koenig – une analyse de fond du mouvement Ciudadanos. Cette formation est souvent paresseusement décrite ici comme un mouvement « centriste ». De fait, si sa pratique politique le place ailleurs ; si son positionnement le fait camper au milieu de l’espace public ibérique, il n’en demeure pas moins un parti qui se retrouve souvent idéologiquement à la droite du Parti populaire du mal-aimé Mariano Rajoy. Des nouveaux penseurs d’une droite républicaine et libérale ? Vous pouvez les chercher dans nos contrées avec une lanterne.

Cette famille politique attend paresseusement le réchauffement climatique, qui verra dériver vers ses côtes les icebergs de gauche. De fait, les intellectuels de droite qui comptent, aujourd’hui, viennent d’un autre continent ayant gardé comme seul doudou idéologique leur bon vieux manichéisme. Les seuls à s’agiter sont regroupés dans Sens commun, l’expression au sein de l’ex-UMP des Veilleurs et de La Manif pour tous. En bons trotskistes de droite, ils hésitent entre deux stratégies : l’agit-prop ou le fait de s’appuyer sur des élus qu’ils ont glanés lors des dernières régionales. Merci, Valérie (Pécresse), merci, Laurent (Wauquiez). Bon. Tout cela fait des pages débats dans le Figaro, mais est un peu court pour constituer une révolution conservatrice. Décidément, ce qui se passe en Espagne nous apprend beaucoup et d’abord sur nous-mêmes.

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