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La démocratie contre les experts | GenerationLibre

Les esclaves publics en Grèce ancienne
Paulin ISMARD

La démocratie contre les experts

Et si nos gouvernements d’experts n’étaient que des simulacres de démocratie ? Dans cet essai, paru aux éditions du Seuil en mars 2015, Paulin ISMARD, spécialiste de l’histoire grecque, analyse comment la démocratie s’est construite contre la figure de l’expert.
 

Une construction démocratique contre la figure de l’expert

 
Partie intégrante de notre paysage politique, l’expert est aujourd’hui une figure centrale de nos gouvernements. L’expertise et le savoir constituent, dans nos démocraties modernes, une soi-disant légitimité à gouverner. « La figure de l’expert gouvernant n’est que le visage contemporain que revêt l’une des dimensions les plus anciennes liées à la notion même d’Etat, celle de produire du savoir au sujet du corps social ». En substituant à des tiers notre légitimité à participer collectivement à l’exercice politique, le citoyen adopte une position de spectateur et favorise l’émergence d’un appareil d’Etat bureaucratique.

Si cette façon de gouverner et cette conception de l’Etat se sont progressivement installées, la comparaison avec la démocratie athénienne rappelle qu’une autre vision de l’exercice politique existe. Chez les Grecs de l’époque classique, « nulle compétence spécialisée ne devait par elle-même légitimer la détention d’un pouvoir sur la communauté civique ». L’expert, aussi nécessaire à l’administration était-il, ne tirait de son savoir aucun titre à gouverner et était même, tout au contraire, considéré comme un esclave.

Auxiliaire du pouvoir, l’esclave public est reconnu pour sa fine connaissance des rouages de l’Etat. Toutefois, s’agissant, comme le résumait Socrate le Jeune, de « serviteurs et non des chefs ayant une autorité propre dans la cité », en aucun cas l’expert ne saurait participer à l’exercice politique. A l’ordre politique, noble et dévolu aux hommes libres, s’oppose l’ordre administratif, du ressort des esclaves publics.
 

l ’expert « petite main » des institutions civiques

 
Essentiels au bon fonctionnement de l’administration, les esclaves publics étaient omniprésents dans le fonctionnement de la justice athénienne. Attachés au Conseil des Cinq Cents, ils étaient en charge des écritures publiques (rôle de greffier et préservation des archives), des empreintes civiques (garantissant l’authenticité des monnaies en circulation et la protection des étalons des poids et mesures), de l’ordre et de la surveillance de l’espace public… En tout, selon les sources à disposition des historiens, entre 1000 et 2000 esclaves travaillaient au service de la cité.

En charge des tâches administratives répétitives et techniques, et souvent pendant plusieurs années consécutives en raison de leurs compétences spécifiques, les esclaves publics constituaient les bases de notre service public actuel. « Mais l’énumération des sphères de compétence confiées aux dêmosioi ne dit rien de leur pouvoir réel dans la cité ». « Exécutants anonymes sans lesquels l’administration de la cité serait impossible », les experts, aussi savants soient-ils, restent des esclaves publics dont le degré de spécialisation et d’expertise déterminent leur prix d’achat.
 

Des experts contre l’appareil de l’Etat

 
Dissociée de la sphère technique, la sphère politique repose sur une intense pratique de la délibération. « En l’absence d’un Etat capable de fabriquer de la connaissance commune, il revenait en effet à l’ensemble de[s] instances délibératives d’agréger et de synthétiser les connaissances distribuées dans l’ensemble de la population de l’Attique pour les convertir en un savoir politiquement efficace au profit de la cité ». Le Conseil des Cinq-Cents, composé de citoyens tirés au sort, jouait un rôle central dans ce processus d’agrégation des savoirs. Dans le modèle athénien, donc, la pluralité des savoirs et des participants se trouve à l’origine d’une entité collective censée produire des jugements naturellement supérieurs. « Un chœur d’hommes « sans valeur politique » vaut toujours mieux que la monodie d’une élite, même savante ».

Tout appareil étatique risque pourtant, selon la théorie de Max Weber, de donner naissance à un système bureaucratique susceptible de défendre ses intérêts propres, voire de « constituer un corps autonome en son sein ». Le développement de l’esclavage public en Grèce peut ainsi s’analyser comme une forme de résistance à l’émergence d’un appareil d’Etat. Selon Pierre Clastres – pour qui la société dans sa forme primitive est pleinement politique et exerce un pouvoir absolu, au détriment du « chef » qui n’exerce qu’une fonction d’incarnation de la société – ce sont les Grecs qui ont insufflé à nos sociétés occidentales cette vision du politique comme « division sociale entre dominants et dominés, entre ceux qui savent et donc commandent, et ceux qui ne savent pas et donc obéissent ».

Or, dans la vision athénienne de l’époque classique, le savoir spécifique ne légitime, justement et malgré tout, en rien la détention d’une autorité politique. Indéniablement toutefois, l’existence d’un Etat, même s’il n’exerce qu’une fonction administrative, constitue un obstacle à l’exercice d’un pouvoir purement et simplement collectif. L’esclavage public athénien peut ainsi être compris comme « la marque d’une résistance de la société civique à l’émergence d’un appareil d’Etat ». En faisant des experts de l’administration des maillons invisibles, la cité grecque évitait l’émergence d’un Etat constitué en corps autonome.

Transposée à notre réalité d’aujourd’hui, cette analyse ne manque pas de surprendre tant notre vision du fonctionnement de l’appareil étatique est figée depuis longtemps. « Imaginons un instant que le dirigeant de la Banque centrale européenne, le directeur des Compagnies républicaines de sécurité comme celui des Archives nationales, les inspecteurs du Trésor public tout comme les greffiers des tribunaux soient des esclaves, propriétés à titre collectif du peuple français ». Couplée à la participation de tous les citoyens au sein d’une instance délibérative commune, cette vision de la démocratie, de l’administration et du pouvoir constitue une source d’inspiration légitime et éprouvée à tous les projets actuels de démocratie directe.

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