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Le dernier mot de Moubarak | GenerationLibre

Le dernier mot de Moubarak

La réaction du peuple égyptien au discours de l’ancien président Hosni Moubarak, lors de son récent procès, révéla une fracture entre la nouvelle génération composée de jeunes rebelles opposés à Moubarak, et la génération de l’ancien Président, rassurée par la présence d’un homme fort à la tête de l’Etat. Au-delà de Moubarak lui-même, c’est la place du paternalisme dans la société égyptienne qui est aujourd’hui en question.

 

Mercredi 13 août, l’ancien Président Hosni Moubarak a nié toute complicité dans le meurtre de plus de 800 manifestants lors du soulèvement égyptien en 2011. En janvier 2013, une Cour d’appel était revenue sur sa condamnation à la réclusion à perpétuité. Le verdict du nouveau procès tombera fin septembre.

Ce témoignage, diffusé en direct, est apparu comme le « dernier mot » de l’ancien Président au peuple égyptien. Son discours, et le ton qu’il a employé, n’ont exprimé ni compassion ni pardon. Moubarak s’est présenté en serviteur et protecteur de l’Egypte pendant plus de 60 ans ; un père pour son pays, attentionné, puissant et bienveillant, au-dessus des calomniateurs malveillants et des ingrats.

Ce paternalisme assumé est profondément problématique pour une grande partie de la nouvelle génération égyptienne. Trois ans et demi après le soulèvement, l’image autoritaire de Moubarak et le mythe de son intelligence, de sa sagesse supposée, de son droit à éduquer, instruire et punir, n’ont plus le même écho auprès des jeunes.

Une large partie des 45 millions d’égyptiens de moins de 35 ans – souffrant de mauvaises conditions de logement, d’éducation, de santé, ainsi que de perspectives professionnelles médiocres – ont le sentiment d’avoir hérité des échecs des générations précédentes et de devoir en subir les conséquences au quotidien. Structurellement, le soulèvement initié en 2011 était une rébellion contre le pouvoir en place, jugé responsable la situation actuelle.

Cet épisode illustre l’une des fractures majeures dont souffre l’Egypte aujourd’hui. Face à ces jeunes rebelles, une autre partie de la population, issue de toutes les couches sociales, se conforte dans la vision de Moubarak comme « père » de la nation. Victime de la régression économique, de l’insécurité et de la situation chaotique que l’Egypte traverse depuis trois ans, ces Egyptiens espèrent retrouver le confort d’un Etat fort capable d’assurer la sécurité de ses citoyens et d’assumer ses responsabilités économiques et sociales. Cette frange de la population se complaît dans l’idée rassurante qu’un leadership puissant, sûr de lui, solide et animé par un sentiment nationaliste saura faire face aux problèmes de l’Egypte. Ils se persuadent que le chaos qu’ils ont traversé fut l’œuvre de traîtres et de personnalités étrangères et que le passé, finalement acceptable, servira de guide au futur. Cette conviction permet aux générations qui étaient au pouvoir du début des années 1960 à la fin des années 1990 de se dédouaner de toute responsabilité dans le chaos du pays.

Accepter l’autorité patriarcale et la relation de pouvoir vertical d’un chef n’est pas une évidence. Le leader doit susciter confiance et respect. Le procès de Moubarak s’est transformé en spectacle : non pas une joute de preuves et d’arguments juridiques, mais une effusion de sentiments exacerbés de la part des deux groupes. Les Egyptiens souhaitant voir perdurer la première république d’Egypte – qui dure depuis six décennies – veulent que Moubarak soit blanchi et son honneur lavé. Pour les jeunes rebelles au contraire, la reconnaissance de la culpabilité de Moubarak est une condition nécessaire pour rompre définitivement, comme ils le souhaitent, avec la structure politique et sociale qui gouverne l’Egypte depuis un demi siècle.

Ce désir de rupture par porté les jeunes égyptiens explique de façon évidente leur très faible participation au référendum de janvier 2014 sur la nouvelle Constitution égyptienne et l’élection présidentielle de mai. Un fossé majeur sépare ces jeunes désenchantés des groupes vouant une véritable admiration aux institutions égyptiennes de la première république.

Dans son film Le Retour de 2003, Andrey Zviagintsev met en scène la mort d’un père et le désespoir que cet évènement provoque chez l’un de ses fils : le sentiment d’avoir perdu son refuge, la peur de devoir faire face seul à la vie. « Où irais-je maintenant ? se demande-t-il. Loin de chez moi, l’inconnu est partout ». L’autre fils, à l’inverse, se sent soudainement libre, comme émergeant enfin de son sombre passé. Comme Zviagintsev le dit lui-même, « le dilemme repose en partie sur la façon, chimérique, dont on regarde son passé et sur cette nécessaire prise de conscience pour passer à l’âge adulte ». Comme les deux fils, une partie des Egyptiens ont besoin de la familiarité du passé pour faire face au futur ; d’autres, au contraire, veulent briser le moule de l’histoire.

Comme d’autres pères controversés, du Roi Lear à Fyodor Karamazov, Moubarak n’a pas cherché la rédemption. Son sort personnel n’est finalement pas l’enjeu principal. L’intérêt essentiel de ce procès repose sur le débat qu’il a fait naitre chez les Egyptiens, surtout les jeunes, sur leur rapport à l’autorité, sur la manière dont ils perçoivent le passé récent de leur pays et, enfin, sur la nature du lien qu’ils souhaitent introduire entre les citoyens et l’Etat.

Article de Tarek Osman, paru le 20/08/2014 dans la Cairo Review
Tarek Osman est l’auteur du bestseller international Egypt on the Brink.

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