Notice: Trying to get property of non-object in /home/generatiy/dev/wp-includes/comment-template.php on line 1194
Les Ennemis de l’emploi | GenerationLibre

Pierre CAHUC et André ZYLBERBERG

Les Ennemis de l’emploi

Paru pour la première fois en 2004 sous le titre Le chômage, fatalité ou nécessité ?, cet ouvrage avait été largement plébiscité. Revue et mise à jour, cette nouvelle édition de 2015 offre une analyse – trop peu souvent relayée – des « ennemis » réels de l’emploi et de la nécessité du chômage. Déconstruisant certaines idées fausses et largement répandues, ce livre pose avec justesse les termes du débat et offre de nouvelles perspectives pour une politique de l’emploi efficace.

10 000 emplois sont détruits en France chaque jour. Tel est le premier enseignement, essentiel pour comprendre le fonctionnement du marché du travail, que nous livrent Pierre Cahuc et André Zylberberg. La découverte du phénomène de « destruction créatrice » de Joseph Schumpeter nous place face au constat de l’existence inévitable d’un chômage structurel, indépendant de la mondialisation et identique dans tous les pays industrialisés. Autrement décrite par la « loi des 15% », la « destruction créatrice » est chaque année à l’origine de 15% d’emplois détruits… et de 15% d’emplois créés.

Inévitable, le chômage n’en est pas moins utile et nécessaire pour permettre les créations d’emplois nouveaux liés à l’innovation. Ce « déversement » décrit par Alfred Sauvy, c’est-à-dire la disparition d’emplois dans un secteur au profit de nouveaux emplois ailleurs, témoignent du phénomène de renouvellement à l’œuvre grâce au progrès technique et essentiel à la croissance de la productivité. Un contre exemple illustratif est celui des économies planifiées. Dans une économie planifiée, soumise aux choix des autorités publiques comme en ex URSS, l’on peut objectivement relever la faible destruction d’emplois… témoin impartial de l’absence d’innovation et explique la croissance très faible. L’intégration de l’existence nécessaire de la « destruction créatrice » comme postulat de base à tout raisonnement permet ensuite de balayer quelques idées fausses.

La mondialisation aggrave-t-elle le chômage ? Réponse a priori : les coûts de production étant moindre dans les pays du Sud, les importations remplacent progressivement la production locale et provoquent automatiquement une hausse du chômage. Si ce raisonnement, souvent relayé, est a priori convaincant, il occulte le « paradoxe de Leontief » qui montre bien que les produits à forte valeur ajoutée que nous exportons nécessitent en réalité autant de capital que de travail. Par ailleurs, le volume des importations venues des pays émergents reste en réalité modeste. En 2012, par exemple, 58% de nos importations venaient de l’Union européenne alors que 16% seulement étaient issus des pays asiatiques. La mondialisation apparaît donc, a posteriori, comme un phénomène plutôt neutre pour l’emploi.

Les entreprises privilégient-elles leurs actionnaires à l’emploi ? Selon la théorie des licenciements boursiers, il est utile de sacrifier des emplois pour satisfaire les actionnaires et envoyer un signal positif aux marchés. D’où la loi Florange visant à imposer à une entreprise de plus de 1 000 salariés souhaitant fermer un site rentable de trouver au préalable un repreneur. Or, les études empiriques prouvent pourtant le contraire : une entreprise qui licencie voit le cours de son action baisser. Les cas inverses, comme le cas très médiatisé de Michelin, sont des cas particuliers isolés.

Faut-il partager le travail ? L’idée selon laquelle l’économie mondiale disposerait d’un nombre fixe d’emplois à se partager est fausse. Un tel raisonnement revient à penser que du capital (infrastructures, matériel, bureaux, etc.) est tout le temps disponible et immédiatement mis à disposition des nouveaux entrants sur le marché du travail, afin que l’arrivée de ces nouveaux acteurs n’ait aucune influence sur l’emploi et les salaires des autres acteurs. Or, en réalité, ce capital nécessite un laps de temps pour s’adapter aux variations de masse salariale. Le travail ne se partage pas : la compréhension de cette analyse est essentielle pour couper court aux débats dangereux sur les immigrés de nombreux pays qui « voleraient » le travail des autochtones. La preuve par l’exemple : les études empiriques montrent que les départements français ayant accueilli beaucoup de rapatriés suite aux accords d’Evian présentent des taux de chômage très peu différents des autres départements.

Si l’on accepte l’impossibilité de partager le travail, vouloir réduire le temps de travail pour créer de l’emploi est illogique. En Allemagne, par exemple, le passage des 40 heures aux 37,7 heures, entre 1984 et 1994, n’a eu aucun effet significatif sur le niveau global de l’emploi, la compensation salariale mensuelle ayant eu raison de la baisse de la durée conventionnelle du travail. En France, la loi Aubry à l’origine du passage aux 35 heures ne fut pas plus concluante en termes de création d’emplois.

Le salaire est-il l’ennemi de l’emploi ? En situation de concurrence pure et parfaite, une hausse du salaire minimum entraînerait une hausse des embauches car l’entreprise deviendrait de facto attractive. En réalité, accroître le salaire minimum revient à prendre le risque d’aboutir à une situation où le travailleur coûte plus que ce qu’il ne rapporte et où le licenciement s’avère la seule option possible. Rigide, le salaire minimum constitue en ce sens un ennemi pour l’emploi. Si la suppression, en France, du SMIC serait une solution radicale, d’autres moyens intermédiaires existent afin d’introduire plus de flexibilité pour les entreprises et protéger l’emploi. La solution la plus efficace revient à baisser les charges sur les bas salaires tant que le salaire minimum détruit des emplois et à maintenir le pouvoir d’achat du SMIC.

Les « minima sociaux » désincitent-ils au travail ? Souvent, le retour à l’emploi ne permet aucun gain et engendre au contraire des frais supplémentaires (garde d’enfants, transport, etc.). Une enquête de l’Insee révèle, à ce titre, qu’un tiers des personnes sorties du RMI travaillaient sans avantage financier par rapport à leur situation précédente. L’existence d’une « trappe à inactivité » liée à un travail pas assez rémunérateur comparé aux minima sociaux est bien une réalité. La priorité est donc à l’incitation au travail. Il est urgent d’accroître l’écart entre les prestations perçues en inactivité et les revenus au travail afin d’encourager la reprise d’activité et de valoriser le travail. Un moyen expérimenté aux Etats-Unis et au Royaume-Uni dans les années 70 consiste à proposer un impôt négatif, c’est-à-dire une réduction d’impôt en cas de travail faiblement rémunéré. En France, une sorte d’impôt négatif est née avec la Prime pour l’Emploi de 2001 mais le système, comme celui du RSA qui a succédé, demeure excessivement complexe, mal ciblé et désincitatif.

L’emploi est-il bien protégé en France ? La sur-médiatisation de la condamnation par le juge de l’entreprise Michelin pour avoir licencié alors qu’elle faisait des bénéfices est illustrative : l’approche de la protection de l’emploi en France est inéquitable et inefficace. La protection de l’emploi, d’abord, influe sur les embauches des entreprises : sont ainsi favorisés les salariés dotés d’une bonne ancienneté au détriment des entrants qui enchaînent les CDD. Le très strict encadrement des licenciements dans le code du travail est, ensuite, contre productif en ce qu’il nuit à la création d’emplois au détriment des plus faibles : la corrélation positive entre rigueur de la protection de l’emploi et taux de chômage affecte particulièrement les jeunes et les plus de 50 ans.

Il est vrai que licencier crée une externalité négative : en licenciant un employé, l’entreprise privilégie sa valeur privée et crée un chômeur dont l’assurance chômage est financée par les autres salariés, au détriment de la valeur sociale du groupe. Une bonne politique de l’emploi devrait donc poursuivre comme objectif de rapprocher « valeur privée » et « valeur sociale » en incitant à un comportement efficace au lieu de contrôler. Sur le modèle des assurances, la fiscalisation de la protection de l’emploi est une piste. Un mécanisme de bonus/malus, où le taux de cotisation d’une entreprise varie en fonction du nombre de licenciements, pourrait permettre de lutter contre la destruction d’emplois inefficaces. Une telle fiscalisation permettrait de mettre fin au contrôle, parfois arbitraire, du « motif économique » des licenciements par les juges. Par ailleurs, le code du travail et les lois successives ont fait peser sur l’entreprise le coût de reconversion des salariés licenciés. Depuis la loi de modernisation sociale de 2002, par exemple, l’entreprise doit prévoir une série d’actions en vue du reclassement des salariés. Le coût élevé des licenciements incite nécessairement les entreprises à contourner la loi en ayant recours à la « rupture conventionnelle ». Aussi, alors que le code du travail actuel est source de complexités pour l’entreprise et joue contre l’emploi, une fiscalisation de la protection de l’emploi allègerait la procédure de licenciement pour l’employeur et encouragerait l’emploi en taxant les licenciements et en subventionnant les embauches.

L’aide à l’emploi est-elle efficace ? En France, plus d’une centaine de dispositifs d’aide à l’emploi mis en place par les pouvoirs publics se sont succédés depuis la fin des années 1970. Le bilan est plus que mitigé en raison de distorsions. Souvent, les dépenses publiques en formation professionnelle semblent bénéficier principalement à ceux issus des milieux les plus favorisés. Par ailleurs, certaines études témoignent des effets pervers pouvant accompagner certaines aides. Une analyse des programmes[1] montre, par exemple, que suivre une formation en dehors d’une entreprise ou bénéficier d’un emploi temporaire dans le secteur public diminue, en moyenne, les chances de retour vers un emploi régulier. Ne permettant pas d’augmenter significativement les compétences des participants, ces programmes enverraient, au contraire, un signal négatif aux potentiels employeurs. De même, la création d’un emploi dans le secteur public peut créer un effet d’éviction dans le secteur privé : une hausse de l’emploi public s’accompagne souvent d’une hausse de la pression fiscale qui peut avoir pour conséquence de diminuer les embauches dans le secteur privé.

La conclusion est évidente… le marché du travail ne fonctionne pas comme on pourrait spontanément le penser. Trop nombreuses sont les idées fausses largement répandues et les mécanismes contre-productifs en raison de postulats erronés. Ce constat n’est toutefois pas uniquement négatif : il va à l’encontre de la formule de Mitterrand qui pensait, en 1993, qu’en matière de lutte contre le chômage « on a [avait] tout essayé ». D’autres pistes existent. Il ne reste plus à nos politiques qu’à s’en emparer.


[1] Etude de Barbara Sianesi des sis principaux programmes existant en 1994.

Aucun commentaire.

Vous souhaitez faire un commentaire ?

Vous devez être connecté pour poster un commentaire.

Participer
GenerationLibre

Notice: wp_htmledit_pre est déprécié depuis la version 4.3.0 ! Utilisez format_for_editor() à la place. in /home/generatiy/dev/wp-includes/functions.php on line 3783

Notice: wp_htmledit_pre est déprécié depuis la version 4.3.0 ! Utilisez format_for_editor() à la place. in /home/generatiy/dev/wp-includes/functions.php on line 3783