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Ma France | GenerationLibre

Ma France

Dans son nouvel essai « Ma France », paru début 2015, Peter Sloterdijk, philosophe et essayiste allemand, se consacre à la France, ses grands auteurs et ses tourments. Si « depuis plus d’un siècle, la France est, en quelque sorte, [s]a compagne », Sloterdijk livre ici une analyse sévère des ressorts de notre mal français.
 

Une anthologie des talents français

A la lecture du récent essai politique de Jean-Pierre Chevènement, La France est-elle finie ? , Peter Sloterdijk s’interroge : « comment la France pourrait-elle redevenir cette nation phare que Chevènement veut ériger de nouveau dans le désir collectif ? ».

Fort du lien intime qui l’unit à « [s]a » France – « entre la France et moi se joue une alliance profonde et inextricable » – Sloterdijk se livre, dans cet essai, à une réflexion sur la raison pour laquelle nous assistons, impuissants, au tarissement de la longue histoire de la pensée française. « Nous avons vécu l’époque de la mort de Dieu, aujourd’hui nous vivons l’époque de la mort de la bibliothèque (…). Nous sommes les orphelins d’une longue histoire de la pensée européenne ».

Présentant une anthologie de « [s]a » France littéraire et philosophique, Sloterdijk énumère, à son gré, l’influence de certains de ses grands penseurs français favoris. Les travaux de Descartes marquent, rappelle-t-il, la victoire de la pensée sur la religion et l’entrée dans les Temps modernes. Pascal, que Nietzsche admirait pour son attitude de « déconstructiviste », a remis en question la vision d’un monde moralisé héritée de Socrate, Saint Paul et Saint Augustin ; et sa vision de l’homme comme un « roseau pensant » trouve, à l’heure actuelle de notre déclassement par les machines, un écho particulier. Deux siècles plus tard, Tocqueville analyse avec force la continuité entre l’Ancien Régime et la période post Révolution. Aux débuts du capitalisme, Alexandre Dumas inverse le sens de l’exploitation en transformant « le millionnaire en pauvre diable qui fait personnellement l’expérience de ce que signifie porter sa peau jour après jour sur le marché pour assurer sa propre survie ». Enfin, Jules Verne transpose, dans ses romans d’aventure et d’anticipation, l’illustration d’un trafic globalisé.

Or, en dépit de ce legs si riche – Sloterdijk se réfère également à Foucault, Lacan, Derrida et d’autres… – la France occupe, lui semble-t-il, « une place toute particulière dans cette cartographie européenne du malheur de la conscience ». « Mais pourquoi ? »
 

Les effets pervers du mythe de la victoire

Selon la littérature sur laquelle s’appuie Sloterdijk, toute culture se doit, après avoir livré bataille, de « réévaluer ses états d’esprit normatifs fondamentaux à la lumière des résultats du combat ». Si une victoire mène ainsi à une « affirmation » de son identité, une défaite doit obliger à mener un travail de « métanoïa », au sens philosophique d’un travail de réflexion, de déconstruction et de reconstruction.

En 1918, l’Italie sort anéantie des combats de la première Guerre mondiale mais une aide massive des Alliés lui permet de figurer dans le camp des vainqueurs. Alors que la situation politique italienne appelait un travail de « métanoïa », l’Italie a voulu « s’adonner à l’illusion que l’on peut contourner le travail consistant à réviser son decorum culturel ». Cette « falsification des résultats de la guerre » – concept clé développé par Sloterdijk pour comprendre la situation française – a, selon l’auteur, largement participé à la naissance et à l’implantation du fascisme italien.

Ce même raisonnement peut, en l’appliquant à la France au sortir de la seconde Guerre mondiale, apporter des éléments d’explication à la « conscience malheureuse » française mentionnée ci-dessus. En 1945, la France figure, malgré sa défaite cuisante, dans le camp des vainqueurs et se crée alors, dans la conscience collective, le mythe de la victoire française. Sloterdijk analyse ce comportement et l’absence de « métanoïa » française comme le point de départ de « presque un demi siècle dans l’illusion totale » : « on s’est imaginé que les français avaient gagné la guerre aux côtés du général de Gaulle en adhérant à la résistance ». De l’autre côté du Rhin, l’Allemagne s’est mise à « repenser de fond en comble ses valeurs traditionnelles », le chancelier allemand Adenauer incarnant « le côté pragmatique et quotidien du travail métanoiétique en Allemagne ». « La reconstruction des villes est allée de paie avec une réorientation morale, et l’on a avancé d’un pas à peu près sûr dans un domaine comme de l’autre ».

De cette analyse de la situation post seconde Guerre mondiale, Sloterdijk tire une conclusion sévère du comportement intrinsèque de la France : « le propre de la conscience malheureuse française est de ne pas se repentir ». Rappelant la défaite française de Sedan en 1870 – véritable traumatisme, selon lui, d’un « honneur bafoué » – et les mots de Renan – « La France se meurt, ne troublez pas son agonie » – Sloterdijk déplore cette France de la conscience malheureuse et de « la langue de l’agonie et du regret ». Si le portrait est sans appel, l’auteur livre à « [s]a compagne » un conseil. « Apprendre à parler cette langue de la repentance. Et aujourd’hui plus que jamais ».

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