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G. Deleuze serait-il un anarcho-capitaliste qui s’ignore ? | GenerationLibre

G. Deleuze serait-il un anarcho-capitaliste qui s’ignore ?

Par Gaspard Koenig

Gilles Deleuze, le philosophe de Vincennes par excellence, penseur du désir et des rhizomes, a toujours affiché sa proximité avec Marx. Dans un livre de cours à paraître en octobre chez Ellipses, Gaspard Koenig affirme au contraire que Deleuze, en plus d’avoir construit un système rigoureusement kantien, a développé sans en avoir conscience une philosophie politique très proche de l’anarcho-capitalisme qui naissait à la même période aux Etats-Unis. GenerationLibre présente en exclusivité un extrait de ces Leçons.

Deleuze a beau refuser de s’engager dans la philosophie politique à proprement parler et congédier toute idée de « citoyen responsable » (horreur à ses yeux), il a néanmoins pris des positions assez marquées sur le capitalisme. Cela va nous permettre à présent de reconstituer, à partir de Deleuze mais aussi malgré lui, ce que pourrait être une macro-politique deleuzienne. Comme Rousseau voulait forcer les hommes à être libres, forçons Deleuze à être responsable.

Il est assez étonnant, en parcourant les deux volumes de « Capitalisme et Schizophrénie » (L’Anti-Œdipe et Mille Plateaux), de constater à quel point le capitalisme remplit, la plupart du temps, une fonction plutôt positive. En effet, le capitalisme a d’abord comme rôle, aux yeux de Deleuze, de s’opposer à l’Etat, « appareil de capture » hyper-stratifié bien décrit dans le Plateau 13. S’il nous est permis de résumer très schématiquement l’ethno-histoire deleuzienne, voici les quatre étapes que traversent les sociétés :

– les nomades des sociétés primitives, « contre-Etat » plutôt que sans Etat, conformément à l’analyse de Pierre Clastres dans La société contre l’Etat (que Deleuze cite abondamment)

– la « capture magique de l’Etat », qui surcode les flux et envahit brutalement l’espace

– les villes marchandes, machines de guerre, flux décodés qui fuient le surcodage d’Etat, anticipant et conjurant à la fois le capitalisme

– enfin, le capitalisme, associé aux Etats modernes, qui réassujettissent les villes devenues « modèles de réalisation pour une axiomatique des flux décodés »[1]

 

Le capitalisme est donc perçu comme la libération ultime des flux, qui « atteignent à un niveau de décodage que les appareils d’Etat ne peuvent plus rattraper » : la richesse devient capital pur, déterritorialisé, autonome[2]. Les Etats sont dépassés par le capitalisme et placés sous sa dépendance ; les instances de surcodage définitivement détruites. Deleuze ne se prive pas de citer l’économiste libéral David Ricardo et de vanter les « cris de guerre contre l’Etat » que pousse le capitalisme. « Flux de propriétés qui se vendent, flux d’argent qui coule, flux de production et de moyens de production qui se préparent dans l’ombre, flux de travailleurs qui se déterritorialisent »[3] : le capitalisme a-t-il accompli le rêve rhizomatique deleuzien ? Deleuze va même jusqu’à le qualifier de machine moderne qui a « réalisé l’immanence »[4], compliment ultime sous sa plume.

 

En fait, dans l’échelle de valeurs deleuzienne, le capitalisme n’est battu que par la schizophrénie. Le capitalisme représente en effet la « limite relative » de toute société, substituant aux codes son axiomatique des flux ; tandis que la schizophrénie en est elle la « limite absolue », faisant passer les flux sur le corps sans organes. « On peut donc dire, conclut Deleuze, que la schizophrénie est la limite extérieure du capitalisme lui-même ou le terme de sa plus profonde tendance, mais que le capitalisme ne fonctionne qu’à condition d’inhiber cette tendance »[5]. Le capitalisme fonctionne par conjonction et axiomatique de flux mais s’arrête en deçà du plan d’immanence, cette totalité vide que seul le schizo (ou l’Idiot, pour reprendre la leçon précédente) peut bâtir.

 

Contrairement à l’interprétation courante, et à ce que Deleuze lui-même laisse parfois penser, on trouve donc dans son œuvre, et dans l’Anti-Oedipe en particulier, un profond respect pour le capitalisme et ses lignes de fuite, créatrices, positives. Qui mieux que lui est parvenu à maîtriser l’Etat totalitaire, surcodant, et à le mettre à son service, en en faisant un simple régulateur des flux décodés ? « La conjonction des flux décodés, leurs rapports différentiels et leurs multiples schizes ou brisures, exigent toute une régulation dont le principal organe est l’Etat »[6]. A lire ces lignes, on a parfois l’impression que Deleuze se fait le champion du capitalisme régulé. On pourrait faire une lecture quasi hayékienne de Deleuze.

 

En ce sens, Deleuze reste, là encore, fidèle à l’héritage kantien. Dans l’Annexe I de Vers la Paix Perpétuelle, Kant s’interrogeant sur la « garantie » ultime de la paix perpétuelle exprimait sa méfiance envers l’Etat, naturellement porté à l’expansion et à la domination. Quelle solution la nature apporte-t-elle à cette tentation totalitaire sans cesse renaissante ? Rien de moins que « l’esprit de commerce ». Kant reconnaît que « le pouvoir de l’argent est sans doute le plus sûr » pour forcer les Etats à promouvoir la paix.[7] Autrement dit : face à l’arborescence du pouvoir d’Etat, le capitalisme représente la ligne de fuite la plus sûre.

 

Bien entendu, Deleuze est trop de son temps pour en rester là. Vous ne serez pas surpris que le capitalisme cède finalement à la passion mortifère de la « re-territorialisation » : si le capitalisme reste l’universel de toute société, il « ré-enchaîne ce qui, en lui, tendait à se libérer ou à apparaître librement »[8] et ressuscite le vieil Urstaat despotique, que ce soit sous la forme de banques centrales, multinationales, etc. Deleuze retrouve au dernier moment la critique marxisante du capitalisme, dénonçant le cynisme des âmes et l’asservissement des hommes. C’est évidemment sur ces passages que s’appuie toute la critique contemporaine pour faire de Deleuze un néo-marxiste parmi d’autres. Prenez par exemple Guillaume Sibertin-Blanc, qui a récemment publié Politique et Etat chez Deleuze et Guattari[9] (dans la collection… « Actuel Marx », bien sûr). Après avoir repris la lecture classique de « Capitalisme et Schizophrénie » et des différents degrés de développement historiques (la trilogie Urstaat / machine de guerre / axiomatique capitaliste), l’auteur cède à la dénonciation de « l’offensive néolibérale à l’échelle mondiale »… faisant ainsi de Deleuze un auteur fort commun, identifié à une rhétorique et à des concepts mâchés et remâchés aujourd’hui, d’Alain Badiou à Michel Onfray. Rien n’est plus répandu, plus léger et plus faux que la critique du « capitalisme néolibéral » entretenue par les philosophes de salon et de plateau télé.

 

Or, Deleuze est plus subtil. S’interrogeant dans l’Anti-Oedipe sur l’action politique à mener, il écrit de manière assez troublante : « Quelle voie révolutionnaire ? Se retirer du marché mondial ? (…) Ou bien aller dans le sens contraire ? C’est-à-dire aller encore plus loin dans le mouvement du marché, du décodage et de la déterritorialisation ? (…) Accélérer le procès, comme disait Nietzsche : en vérité, dans cette matière, nous n’avons encore rien vu »[10]. Ainsi donc, si le capitalisme tend à se « re-territorialiser », il ne faudrait pas chercher à le détruire, mais au contraire à l’intensifier. Cette interprétation est bien plus cohérente avec l’orientation de la pensée deleuzienne : n’oublions pas que l’on doit au capitalisme,  « axiomatique des flux », le renversement de l’oppression étatique et l’émergence d’une certaine liberté (de connexion, de rhizome), y compris grâce au capital, que Deleuze compare parfois au corps sans organes. Ainsi la haute technologie produite par le système « donne autant d’armes au devenir de tout le monde, devenir-radio, devenir-électronique, devenir-moléculaire… »[11] auxquels on peut ajouter sans trop de risque le devenir-internet, devenir-virtuel, devenir-facebook, dont Deleuze se serait probablement régalé. Cet outil précieux de libération qu’est le capitalisme ne saurait donc être si rapidement condamné. Et si le capitalisme n’est que la limite « relative » de la société, il faudrait alors le pousser encore plus loin, le faire rejoindre la schizophrénie véritable.

 

Voilà qui ouvre la voie à une lecture libertarienne, voire anarcho-capitaliste de Deleuze. « Aller plus loin dans le mouvement du marché », n’est-ce pas retirer à l’Etat l’essentiel de ses prérogatives pour privatiser le plus grand nombre possible de fonctions sociales ? Eviter les « re-territorialisations », n’est-ce pas abolir les banques centrales et briser les monopoles des multinationales par les forces de la concurrence ? « Dans cette matière, nous n’avons encore rien vu », admet Deleuze. A nous donc, ses lecteurs fidèles, de poursuivre son œuvre dans cette direction, et de militer pour un capitalisme véritable, total, définitivement affranchi du poids des Etats. Qu’y a-t-il de plus rigoureusement rhizomatique, finalement, que les marchés financiers ?

 

Si dans ses références et ses réflexes, Deleuze reste prisonnier d’une certaine tradition marxiste, il n’en reste pas moins que l’on peut imaginer une lecture alternative de Deleuze – à mon sens plus juste et plus fidèle au fond de sa pensée – qui, loin de condamner le capitalisme, cherche à l’exacerber. Deleuze, anarchiste dans son esthétique, anarcho-capitaliste dans sa philosophie ?

 

On ne trouve chez Deleuze aucune trace visible de la pensée anarcho-capitaliste telle qu’elle se construit aux Etats-Unis dans les années 70. En 1973 sont en effet publiés deux textes fondateurs de la doctrine : le Manifeste Libertarien de Murray Rothbard, qui pousse à l’extrême la logique lockéenne des « droits naturels » en faisant du principe de non-agression et du droit de propriété les seuls fondements légitimes de l’ordre social ; et Vers une société sans Etat de David Friedman (le fils de Milton Friedman), qui défend une privatisation totale des fonctions sociales – y compris la police, la justice (chacun pouvant choisir son propre système de normes), et la défense nationale. Jamais on n’a été aussi loin dans la contestation du rôle de l’Etat. Un an plus tard, Robert Nozick publie Anarchie, Etat et Utopie, écrit comme une réfutation de la Théorie de la Justice de Rawls, et légèrement plus modéré que les précédents en ce qu’il accepte l’existence d’un Etat minimum. La querelle entre Rawls et Nozick anima le débat intellectuel outre-Atlantique durant des années. Il me paraît surprenant que Deleuze, qui vient de finir l’Anti-Oedipe et qui prépare Mille Plateaux, n’ait jamais eu vent de tous ces textes. Surtout que Deleuze admire la littérature américaine (à commencer par DH Lawrence) et que, même s’il n’a jamais beaucoup voyagé, il fréquente des étudiants venus du monde entier à Vincennes. Comment lui, le philosophe du « chaosmos » et de l’ « appareil de capture », aurait pu ne pas s’intéresser aux considérations de David Friedman sur la manière dont l’anarchie peut régler le chaos ? Entre l’individualisme radical et les lignes de fuite des « intensités », n’y a-t-il vraiment aucune correspondance ?

 

Pourtant, on chercherait en vain dans Mille Plateaux la moindre référence à la pensée libertarienne. A mes yeux, c’est le symptôme non pas d’une incompatibilité conceptuelle, mais de la fracture institutionnelle, culturelle et même sociologique qui s’est opérée entre l’univers des « intellectuels de gauche » (et on a vu à quel point Deleuze lui-même était incapable d’abandonner ce vocabulaire) et celui des « économistes autrichiens » (qui sont pourtant des philosophes tout autant que des économistes). Rothbard méprisait ouvertement ce qu’il appelait « l’invasion herméneutique de la philosophie »[12], dans laquelle il englobait sans nuance Heidegger, Gadamer, Foucault, Ricoeur, Derrida (et probablement Deleuze s’il l’avait connu). A l’inverse, Deleuze compare la notion de propriété privée chez Adam Smith à celle de culpabilité chez Freud[13]… Il y a là deux traditions intellectuelles instinctivement ennemies, politiquement antagonistes, mais qui mériteraient de mieux se connaître. C’est un peu les Capulet et les Montaigu : deux familles dont la rivalité se perd au fond des âges (Marx contre Ricardo…), mais dont les descendants auraient toutes les raisons de s’unir.

 

Dans le foisonnement de littérature critique produite des deux côtés de l’Atlantique sur Deleuze, le lien est rarement fait. Pourtant, il commence à émerger. Il y a une dizaine d’années, Philippe Mengue, dans Deleuze et la question de la démocratie, soulignait une proximité entre Deleuze et Hayek, tous deux défiants envers « une instance centralisatrice, étatique, qui organiserait la vie collective en s’appuyant sur une science »[14]. Isabelle Garo, spécialiste de Marx et militante d’extrême gauche, se demanda même avec horreur (et une certaine honnêteté intellectuelle) « si la libération des flux ne rencontre pas les thématiques libérales les plus radicales et les plus anarchisantes, celles d’un Hayek notamment, sans que Deleuze n’en dise quoi que ce soit de façon de façon explicite »[15]. Plus récemment et cette fois à propos de Foucault, un jeune philosophe, Geoffroy de Lagasnerie, a présenté l’analyse subtile des auteurs libéraux par Foucault dans ses derniers cours au Collège de France[16]. Inversement, comment ne pas penser que Surveiller et Punir aurait fait la joie de Murray Rothbard ?

 

Il y a donc des ponts à construire entre les post-modernes français et les libertariens de l’école de Chicago, entre la philosophie du désir et l’économie du marché libre. Beau programme! Voilà sans doute la tâche de la nouvelle génération de philosophes – de même que celle de la nouvelle génération de politiques devrait être de concilier les vertus du « modèle républicain » avec les forces de la « mondialisation ». Ainsi, peut-être, en politique comme en philosophie, les uns cesseront-ils d’être « irresponsables », chantres du devenir-révolutionnaire, et les autres « individualistes », obsédés par la doctrine des droits naturels. La mort de l’homme, l’avènement des marchés. Pour un anti-humanisme pro-capitaliste !



[1] MP, p. 541

[2] MP, p. 565

[3] AO, p. 265

[4] AO, p. 311

[5] AO, p. 292

[6] AO, 299

[7] Kant, Projet de Paix Perpétuelle, Classiques Hachette, 1998, p. 50

[8] AO, p. 322

[9] Guillaume Sibertin-Blanc, Politique et Etat chez Deleuze et Guattari, PUF, 2013

[10] AO, p. 285

[11] MP, p. 591

[12] Murray Rothbard, « The Hermeneutical Invasion of Philosophy and Economics », in Review of Austrian Economics, 1989

[13] AO, p. 323 : « Freud, c’est le Luther et l’Adam Smith de la psychiatrie »

[14] Philippe Mengue, Deleuze et la question de la démocratie, L’Harmattan (2003), p. 69

[15] Isabelle Garo, colloque de nov. 2005 sur L’idée de Révolution, « Deleuze, Marx et la révolution », pp. 7-8

[16] Geoffroy de Lagasnerie, La dernière leçon de Michel Foucault, Fayard (2012)

 
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