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Le facteur et les drones ou : La concurrence vue d’en bas | GenerationLibre

Le facteur et les drones ou : La concurrence vue d’en bas

Par Gaspard Koenig

A l’occasion du 10e anniversaire de la revue Concurrences, 100 personnalités ont répondu à la question « A quoi sert la concurrence ? »: historiens, économistes, juristes, sociologues, hommes d’église, entrepreneurs et acteurs politiques… Gaspard Koenig a signé, pour GenerationLibre, une courte fiction : “Le facteur et les drones, ou : La concurrence vue d’en bas”.

La première fois qu’Arnaud entendit le petit ronronnement au-dessus de son pavillon, il crut qu’il s’agissait d’un gros bourdon. Il sortit dans son jardin et leva la tête. C’était comme un petit hélicoptère noir, soutenu par quatre hélices. « Encore un de ses gadgets à la noix », se dit Arnaud, toujours en colère contre son voisin, un informaticien qui avait acquis une grande popularité dans le voisinage en réglant les pannes de livebox et en prodiguant ses conseils sur les abonnements téléphoniques. L’hélicoptère se posa en effet de l’autre côté de la clôture. Arnaud s’approcha discrètement et s’agenouilla à l’endroit où les planches s’écartaient. Frédéric se tenait sur le pas de sa porte. L’hélicoptère déposa à ses pieds la boîte en plastique jaune qu’il tenait entre ses pinces, puis repartit dans les airs à vive allure. Frédéric sortit de la boîte un flacon de liquide vaisselle qu’il contempla comme s’il s’agissait de la Sainte Ampoule. Arnaud devait se rappeler amèrement, dans les semaines qui suivirent, cette première rencontre avec les drones d’Amazon, capables de livrer des paquets partout en trente minutes. Venue des États-Unis, cette invention avait finalement été autorisée en France, où personne ne l’avait d’abord prise au sérieux. Mais un beau jour, les drones furent mis en service sur l’ensemble du territoire. Au travail, Arnaud n’entendait parler que de ça. « Moi, la prochaine fois que j’en vois un, avertit son vieux collègue Gaëtan, je prends mon fusil de chasse et je le descends comme un canard. » Depuis le remplacement des lettres par les e-mails, des cartes postales par les selfies et des prospectus par les tweets, les facteurs devaient se contenter de livrer des colis. Avec les drones, ils risquaient de perdre leur dernière raison d’être.

« Ils ne peuvent pas nous faire ça », répétait Myriam, la déléguée syndicale. « On a laissé passer la mise en concurrence, on a laissé passer la privatisation, on a laissé passer tous les plans de reconversion, mais là, c’est trop ! » Arnaud n’avait jamais pris sa carte et ne s’intéressait guère à toutes ces obscures histoires de droit du travail ; il était fonctionnaire d’État et n’avait rien à craindre. Cependant, devant la gravité de la situation, il résolut de s’engager davantage. Il fit cinq heures de car pour participer à Paris au grand défilé « Touche pas à mon facteur ! » La foule s’étendait à perte de vue, tant le mouvement avait su rassembler, depuis les bobos altermondialistes jusqu’aux nationalistes conservateurs. Il régnait parmi les manifestants une fraternité joyeuse qui émut Arnaud.

Tout en marchant sur ces avenues parisiennes qu’il connaissait si peu, il se remémora ses vingt-cinq années passées à distribuer le courrier. Contrairement à certains de ses collègues, il n’avait jamais pris un seul congé maladie. Au volant de sa Citroën, quel que soit le temps, il avait toujours respecté son itinéraire, y compris quand il fallait faire trois kilomètres dans la gadoue du chemin forestier pour glisser une facture EDF dans la boîte aux lettres du garde-chasse. Peu à peu, il avait appris à connaître la plupart de ses « ouailles », comme il les appelait. Il en avait transporté, des faire-part : de naissance, de décès, de mariage… Pour de nombreux habitants, il représentait le seul contact humain de la journée. Autant dire que tous les candidats aux élections locales défilaient à sa porte, et qu’il s’était toujours bien gardé de soutenir l’un ou l’autre. En somme, pensait Arnaud en suivant le ballon rouge de sa délégation, il était devenu un petit notable. Son travail, pourtant si répétitif, ne l’avait jamais ennuyé, et il n’aspirait qu’à le poursuivre jusqu’à sa retraite.

Le soutien populaire de la manifestation ne fit aucun doute. Les Français, proclamèrent tous les éditorialistes en citant longuement Bienvenue chez les Ch’tis, aiment leurs facteurs. Le gouvernement fut impressionné, et le Premier ministre déclara que, « bien sûr, il n’a jamais été question de laisser La Poste exposée à une concurrence déloyale ». Les députés rivalisèrent d’imagination dans les amendements déposés : obliger les drones à attendre quarante-huit heures entre la commande et la livraison ; prohiber le survol des zones d’habitation ; faire payer une « taxe d’utilisation de l’air » pour financer la modernisation de La Poste ; ou encore, limiter le poids des colis transportés à trois cents grammes afin de prévenir les dégâts liés aux chutes éventuelles. Les écologistes militaient même pour l’interdiction pure et simple au nom du principe de précaution et de la lutte contre la « pollution sonore ».

Arnaud reprit donc sa tournée avec espoir. Mais petit à petit, il sentit l’attitude de ses ouailles changer. Frédéric avait converti tout le village ; en l’absence d’accord définitif au Parlement, les drones pullulaient. Quand il entendait le bruit de bourdon désormais familier, Arnaud s’efforçait de ne pas lever la tête. Mais bientôt, il devint impossible de les éviter. On les découvrait le matin comme des gros scarabées devant les portes ; on les apercevait voltigeant dans le rétroviseur de la voiture ; on les retrouvait le soir en fermant les volets, points rouges clignotant dans le ciel. À l’heure où les salariés rentrent du travail, le ciel devenait noir de drones, qui déposaient les livres de cours, les pots de mayonnaise et les paquets de couches.

Arnaud n’adressait plus la parole à Frédéric. Ils échangeaient leurs arguments par connaissances interposées.

– Bien sûr qu’ils sont moins chers, expliquait Arnaud à la cantonade, puisque c’est de la concurrence déloyale ! On ne peut pas voler, nous ! Et si aujourd’hui le facteur disparaît, demain, ce sera qui ? Le maître d’école, remplacé par une tablette ?

– Oui, oui, lui répondait-on en regardant discrètement sur son smartphone la trajectoire de vol de sa commande.

La sympathie pour sa cause perdait vite du terrain. Arnaud fut particulièrement meurtri en croisant sur le marché Madame Martin, une fidèle d’entre les fidèles, tante par alliance de son collègue Gaëtan, qui pendant une bonne quinzaine d’années l’avait attendu chaque matin derrière son portail.

– Hé bien, Madame Martin, lui dit Arnaud alors qu’elle se trouvait dans la queue pour les légumes, on ne vous voit plus beaucoup !

– Vous savez, à mon âge, on n’attend plus beaucoup de courrier…

– Et vos pilules ?

– Oh, ça va, ça vient… répondit-elle évasivement en tâtant quelques tomates. Elles ne sont pas mûres, commenta-t-elle.

– Ah, vous allez voir qu’un jour ils les enverront du Maroc par drone supersonique !

Madame Martin se retourna alors en écarquillant les yeux.

– Vraiment ? Vous croyez ?

– Mais non ! protesta Arnaud avec humeur. Ne me dites pas que, vous aussi, vous êtes tombée dans la folie des drones.

Madame Martin reposa les tomates, sortit de la file et prit Arnaud par la main.

– Les drones m’ont sauvé la vie.

– Qu’est-ce que vous racontez ?

– Une nuit, j’ai eu, vous savez… mes palpitations… Je vais dans la salle de bains pour prendre mes pilules… plus de pilules !

– Oh… vous avez appelé les urgences ?

– Les urgences, maugréa Madame Martin… J’y serais morte avant d’avoir vu un docteur. Non, mais j’ai appelé ma fille, et vous savez ce qu’elle a fait ?

Arnaud tourna les talons sans rien dire.

– Gaëtan et les autres, ils peuvent dire ce qu’ils veulent ! lui cria Madame Martin. Sans les drones, je ne serais plus de ce monde !

– Ouais, bah ce ne serait pas plus mal ! répliqua-t-il la rage au coeur.

Arnaud s’en voulut, espérant que Madame Martin ne l’ait pas entendu. Ses ouailles le détrompèrent vite. Il devint la risée du village. « Le facteur a pété les plombs », disait-on au comptoir du bar-tabac. Pour la première fois en vingt-cinq ans, Arnaud retrouva un graffiti sur sa voiture de service.

À compter de ce jour, Arnaud entreprit de se faire le plus discret possible. Il sortait à peine de sa voiture pour jeter le courrier dans les boîtes. Les jours où il n’y avait rien à distribuer, il prenait quand même la Citroën, pour l’honneur, et suivait son itinéraire habituel. Le chef fermait les yeux au bureau, où tous les collègues faisaient, à des degrés divers, semblant de s’occuper.

Les nouvelles que Myriam recevait du siège n’étaient guère rassurantes : le gouvernement semblait faire machine arrière. Après de longues négociations avec Amazon, qui avait menacé de mettre fin à ses activités en France, le ministre des Transports avait publié un décret de compromis, imposant un délai de dix heures entre la commande et la livraison, sans compter les heures comprises entre minuit et six heures du matin où les vols étaient interdits. Le décret abaissait toutefois ce seuil à trois heures pour les « produits alimentaires de base », et à deux heures pour les habitations situées à quarante kilomètres au moins d’une ville de plus de cinq mille habitants. Les situations d’urgence pouvaient justifier une livraison immédiate, à condition d’être reconnues comme telles par les services de la préfecture. Des comités spécialisés seraient installés dans chaque département pour veiller au suivi de ces mesures.

Arnaud et ses collègues accueillirent ces dispositions avec scepticisme. Gaëtan parla de faire des rondes de nuit pour s’assurer qu’aucun colis ne puisse être livré frauduleusement. Les semaines suivantes, les livraisons reprirent timidement leur cours. Jusqu’au jour où Myriam poussa en rugissant la porte du bureau : le Conseil d’État, saisi en urgence, venait d’annuler le décret au nom de la liberté d’entreprendre. « On s’est encore fait baiser », conclut Myriam en tapant du poing sur la table.

La Poste essaya bien de lancer ses propres drones, dont Arnaud et ses collègues durent superviser le déploiement la mort dans l’âme. Hélas, les premiers modèles comportaient un défaut grave au niveau du moteur et plusieurs s’écrasèrent, manquant de tuer un nourrisson en région parisienne. Quelques mois plus tard, La Poste mit en service des drones plus fiables, mais cette fois c’était le système de navigation qui laissait à désirer. Chacun recevait le colis du voisin, ce qui sema une belle pagaille. « Envol raté pour La Poste », titra Les Échos. À partir de ce moment, Arnaud comprit qu’il faudrait se préparer au pire. Même son statut de fonctionnaire était en passe d’être modifié par le gouvernement, en échange d’une « compensation » dérisoire. À quelques mois de ses cinquante ans, Arnaud apprit qu’il ferait partie du plan de restructuration ; dans l’équipe, seule Myriam était parvenue à sauver son poste. Ironie du sort, son licenciement lui fut signifié… par courrier.

Durant les premiers mois d’inactivité, Arnaud ne sortit presque pas de chez lui. Il vivait rideaux tirés pour ne pas voir les drones qui atterrissaient par escadrons entiers dans le jardin de Frédéric. Il allumait à peine la télé, tant les reportages sur la révolution technologique le rendaient fou de rage. Il maudissait tout à la fois ses ouailles pour l’avoir abandonné, et l’État pour n’avoir pas su le protéger du « dogme de la concurrence et de la rentabilité à tout prix », comme disait Myriam. Pourquoi lui avait-on fait ça, alors qu’il n’aspirait qu’à finir honnêtement sa carrière de facteur de province ? Il apprit que Gaëtan avait été arrêté pour avoir vidé le chargeur de son 22 long rifle sur des drones. « Lui au moins, il a des couilles », se dit Arnaud. Il fut tenté de l’imiter, et de retourner l’arme contre lui. Il lui semblait que sa vie n’avait servi à rien.

Un jour, Myriam vint toquer à sa porte pour lui présenter des propositions de reclassement, « conformément au plan de sauvegarde de l’emploi que nous avons défendu », précisa-t-elle. Arnaud était en caleçon et débardeur.

– Si tu étais un homme, je te casserais la gueule, lui dit-il.

– Réfléchis quand même, répliqua-t-elle en tournant les talons. Tu serais mieux payé.

– Casse-toi.

– Tu devrais t’habiller, le matin. Je reviendrai.

– T’as pas intérêt.

Pourtant, Myriam revint, d’abord une fois par semaine, puis de plus en plus souvent. Elle ne lui parlait plus du plan mais lui apportait une tartelette, des journaux ou une salade de son potager. Elle força Arnaud à prendre soin de lui-même.

Il s’habitua à ses visites, toujours courtes et pudiques. Elle aussi.

Quand ils s’embrassèrent, elle lui dit seulement : « T’en as du retard, facteur. »

Arnaud accepta finalement l’offre chez Amazon. C’était une nouvelle vie pour lui, de travailler dans un bureau. Le grand air lui manquait. Mais au bout d’un certain temps, il commença à s’amuser. Tous ces petits points devant son écran représentaient des drones. Il les envoyait, les surveillait, les dirigeait au besoin. Avec sa connaissance de la région, rien ne lui échappait. Il parvint même à glisser des petits mots dans les paquets destinés à ses anciennes ouailles. Au bout d’un an, il dit à Myriam, un vendredi soir qu’ils étaient allés dîner à la pizzeria : « Au fond, je suis toujours facteur. » Elle battit des mains.

Dès qu’il fut promu chef d’équipe, Arnaud voulut construire un petit cabanon au fond du jardin. Cela supposait de couper les branches du pommier de Frédéric. Après de longues hésitations, il se décida à sonner chez lui.

Ils parlèrent de la vie du village, comme si de rien n’était, et Frédéric ne fit aucune difficulté pour le pommier. Au moment de partir, Arnaud voulut faire un pas vers lui, en guise de remerciement.

– Vous savez, pour les drones… Vous aviez un peu raison.

– Oui, je sais que vous travaillez pour ces enfoirés, maintenant, rétorqua sèchement Frédéric.

– Comment ça ? demanda Arnaud, perplexe.

– Ils nous espionnent.

– Mais enfin…

– Vous le savez très bien ! s’exclama Frédéric. Tout le monde en parle.

– C’est un scandale monté de toutes pièces, dit Arnaud mécaniquement. Moi, en tout cas, je n’espionne personne.

Arnaud avait seulement suivi l’affaire de loin. Un ex-agent de la CIA prétendait que les drones prenaient des photos des clients dans le monde entier et les transmettaient aux services de renseignement américains. Arnaud trouvait tout cela farfelu.

– J’ai bien pensé à résilier mon abonnement, mais je ne vais quand même pas aller chercher mes sardines en voiture ! Le premier supermarché est à trente kilomètres.

Toujours la même histoire avec les monopoles, dit Frédéric en s’approchant de la porte.

– C’est un marché libre… protesta Arnaud.

– Un marché libre ? Vous rigolez. C’est le monde entier qui est devenu Amazon. Putain de monopole, grommela encore Frédéric tandis qu’Arnaud s’éloignait penaud.

Quand Arnaud rentra chez lui, Myriam remarqua son air préoccupé.

– Il ne veut pas couper son pommier ? demanda-t-elle.

– Si, si… murmura Arnaud.

– Hé bien, alors ?

– Je ne sais pas. Je ne sais plus. J’ai l’impression que ça ne finira jamais, ces histoires.

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