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Les propositions monétaires du Front National | GenerationLibre

Inflation et appauvrissement

Les propositions monétaires du Front National

Par Jean-Marc Daniel
Professeur associé à l’ESCP Europe et directeur de la revue "Sociétal"

Sur fond de scepticisme vis-à-vis de l’Union Européenne et de la monnaie unique, le Front National a développé un programme monétaire cohérent, qui s’inscrit dans le sillage de ses mesures protectionnistes (étudiées dans un rapport précédent de GenerationLibre).

Ce programme, disponible sur le site du Front National, s’articule autour de quatre propositions, bouleversant de fond en comble les mécanismes économiques actuels :

  • • une sortie de l’euro de façon à pratiquer une dévaluation compétitive ;
  • • le rétablissement du contrôle des changes ;
  • • la nationalisation partielle des banques ;
  • • la redéfinition des rapports entre la Banque de France, redevenue banque centrale de plein exercice, et l’Etat.

 
Cette note analyse, d’un point de vue strictement économique, les effets de telles propositions qui posent en pratique trois type de questions :

  • • le degré d’inflation et les pertes de pouvoir d’achat correspondantes ;
  • • les règles de financement de l’Etat ;
  • • le financement global de l’économie.

 
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1. Dévaluation compétitive : inflation, contrôle des changes et perte de pouvoir d’achat

 
Le premier objectif d’une sortie de l’euro serait une dévaluation, qualifiée par les représentants du FN de « compétitive ». Comme, par ailleurs, le FN se prononce pour des mesures protectionnistes, il est difficile de mesurer pleinement l’impact sur les prix de l’ensemble du dispositif.
 
Constatons simplement trois choses :
 
1.1. 10 Md€ de perte de pouvoir d’achat

Cette dévaluation se ferait fondamentalement par rapport à nos partenaires actuels de la zone euro. A l’heure actuelle, la France importe, par exemple, 100 Mds€ par an d’Allemagne. Une dévaluation de 10% se traduirait instantanément par un prélèvement à ce titre de 10 Mds€ sur le pouvoir d’achat des Français, soit l’équivalent d’une augmentation de 1,5 point de TVA ; à cette différence près que l’Etat n’en tirerait aucun profit. La dévaluation est par nature associée à une relance de l’inflation, qui est une forme d’impôt sur l’épargne mais aussi sur les revenus non indexés.
 
1.2. Pas d’effet sur le chômage

La dévaluation envisagée est dite compétitive et doit permettre à la France d’accroître ses exportations. L’intention est de transférer du pouvoir d’achat des gens ayant un emploi (et subissant une inflation accrue du fait du renchérissement du coût des importations) vers les chômeurs retrouvant grâce à de nouveaux débouchés extérieurs un emploi : c’est la mise en œuvre de ce que les économistes appellent l’arbitrage de Phillips entre l’inflation et le chômage, arbitrage ici nourri par l’inflation importée.

Mais cet arbitrage de Phillips aurait peu de chance de se produire dans la situation actuelle de la France. Tout le monde sait que le processus des dévaluations repose sur le mécanisme de la courbe en J et sur le théorème des élasticités critiques. La dévaluation détériore les termes de l’échange, c’est-à-dire qu’elle abaisse la valeur internationale du travail national. Elle constitue un transfert de pouvoir d’achat de la population vers les acheteurs extérieurs potentiels. Elle n’a de sens que si, à terme, ce transfert qui se concrétise par la baisse des prix des exportations permet d’en accroître le volume. Pour que l’arbitrage de Phillips joue réellement et que la société obtienne effectivement une baisse du chômage en échange de ses efforts en termes de pouvoir d’achat, il faudrait donc que les exportations soient au rendez-vous.

Or on constate en la matière une fragilité forte du commerce extérieur français. Ainsi, celui-ci ne s’est pas amélioré ces derniers temps grâce à la dévaluation de l’euro mais grâce au contre-choc pétrolier. On voit d’ailleurs que, comme ce contre-choc s’épuise et que la baisse de l’euro par rapport au dollar en limite la portée, le déficit commercial s’est remis à croître (il est passé de 10 Mds€ au dernier trimestre 2014 à 12 Mds€ au premier trimestre 2015). A court terme, la France aurait plutôt intérêt à un affermissement de sa devise par rapport au dollar pour amplifier le contre-choc pétrolier.

A moyen terme, sans des réformes structurelles notamment en termes d’innovation permettant à la France d’améliorer sa compétitivité hors coût, la dévaluation, loin de réduire le chômage, ne serait que l’initiation d’un enchaînement inflation/dévaluation dont le dernier exemple fut celui du début des années 80 qui se termina par l’obligation de mettre en place la politique de rigueur.
 
1.3. Mise en place d’un contrôle des changes et d’un plan de rigueur

Dans le système de change flottant que nous connaissons, la notion de dévaluation est floue. En cas de départ de la zone euro, le taux de change du franc rétabli se mettrait à fluctuer sans se fixer forcément au niveau voulu par les nouvelles autorités. Pour éviter cela, il serait nécessaire de rétablir le contrôle des changes qui a été supprimé en 1990. Il est probable que ce contrôle des changes se ferait sous une forme assez restrictive comme ce fut le cas avec l’instauration du carnet de change dans le cadre du plan de rigueur de 1983, dont on peut considérer qu’il n’a pas laissé un souvenir très positif dans la mémoire collective. Le FN reconnaît d’ailleurs la nécessité, pour appliquer son programme, de mettre en place un contrôle des changes. Il n’en précise pas la durée. Si celle-ci devait être longue, cela se traduirait par une perte d’attractivité du territoire. La plupart des pays cherchent naturellement à éviter ce genre de dispositif.
 
1.4. Le patrimoine français bradé

Le rapport de la France à l’évolution des flux de capitaux et donc de leur liberté de circulation ne se limite pas au problème du contrôle des changes. Il est plus complexe que la simple menace de leur fuite à court terme. La France a en effet intérêt à attirer des entreprises de haute technologie, à même par la concurrence qu’elles induisent de forcer les entreprises françaises à l’excellence. Mais elle a également intérêt à acheter dans les pays jeunes des entreprises dont les revenus lui permettront de faire face à la perte à terme de substance de son économie liée au vieillissement de sa population. C’est-à-dire que, compte tenu de sa démographie, la France doit commencer à placer des fonds dans des pays en forte croissance potentielle comme l’a fait le Japon chez ses voisins d’Asie du Sud-Est ou comme le fait en ce moment l’Allemagne en Europe de l’Est ou en Turquie. Pour que ces fonds aient le pouvoir d’achat le plus élevé possible, il faudrait dans l’immédiat une monnaie au taux de change élevé. Nous en avons la preuve au travers de la facilité avec laquelle les investisseurs asiatiques et notamment chinois acquièrent en ce moment à bas prix des entreprises françaises comme Peugeot ou l’aéroport de Toulouse. Une monnaie faible nous empêche d’investir dans les zones à forte potentialité et nous conduit vers une forme pernicieuse d’attractivité qui débouche sur le bradage de notre patrimoine. Chercher à encore la dévaluer ne ferait qu’accentuer le problème.
 

2. Une dette hors de contrôle : le retour des assignats ?

 
Un des aspects positifs attendus de l’inflation serait un allègement du poids de la dette publique. Certains critiques du programme du FN font valoir que la dette étant en euros, elle ne serait nullement effacée par l’inflation en francs et même que, devenue une dette en devise étrangère, cette dette conduirait la France à connaître le sort de l’Argentine. Dans ce débat compliqué et souvent spécieux sur le statut de notre dette, remarquons simplement que les lois organiques françaises sur les lois de finances précisent en quelle devise est libellée la dette. Celle de 1959 parle de francs, celle de 2002 d’euros. C’est-à-dire qu’en pratique, les finances publiques sont libellées dans la monnaie qui a cours sur le territoire national. En ce moment, c’est l’euro : chaque contribuable paie des impôts en euros, chaque porteur de dette comme chaque fonctionnaire reçoit des euros. Si nous revenions au franc, la comptabilité publique nouvelle serait en francs et les intérêts à verser comme les dettes à rembourser le seraient aussi. L’enjeu n’est donc pas là.

En pratique, l’enjeu reste celui de l’inflation. En effet, l’inflation, supposée salvatrice en termes d’effacement de la dette, a comme conséquence de faire monter les taux d’intérêt, si bien que les conséquences positives de l’allègement du stock de dette sont compensées par l’alourdissement des intérêts à payer sur les nouvelles dettes souscrites. Ainsi, en France, la vague d’inflation des années 70 a tendu les taux d’intérêt au point que le taux d’intérêt réel – ie le taux d’intérêt moins le taux d’inflation – est monté à 4% en 1981 pour culminer à 6,8% en 1987. A l’entrée de la France dans l’euro en 1999, il était encore à 5%. Il n’a vraiment commencé à baisser qu’avec le passage à l’euro. Depuis, il a régulièrement baissé. Fin avril 2015, le taux d’intérêt réel à 10 ans était de 0,5% en France contre 1,9% au Royaume-Uni et 2,1% aux Etats-Unis. Toute nouvelle menace de retour significatif de l’inflation conduirait à un retour des tensions sur les taux d’intérêt.

La réponse de certains leaders du FN serait, pour contourner cette menace sur les taux, de recourir à ce que l’on appelle une « monétisation de la dette publique ». En pratique, au lieu de demander aux banques commerciales de financer le déficit budgétaire, on demanderait à la banque centrale de le faire en créant de la monnaie. Dans les deux cas, il y a création de monnaie (la règle monétaire de base est que les crédits font les dépôts, et donc en faisant crédit à l’Etat, les banques créent de la monnaie et d’une certaine façon, « monétisent » d’ores et déjà la dette publique). La différence tient à ce que, si la banque centrale crée elle-même de la monnaie pour financer l’Etat, le taux d’intérêt apparent affiché sera annulé. En effet, l’Etat étant propriétaire de la Banque centrale, en cas de prêt de la banque centrale, il récupérerait ses versements sous forme de dividendes. Chaque somme que l’Etat-débiteur verse à titre d’intérêt à la banque centrale reviendrait à l’Etat-actionnaire à titre de dividende. Ce genre de pratique crée une situation malsaine où l’Etat se finançant sans coût n’a plus intérêt à évaluer la pertinence de ses dépenses ni même à chercher à les couvrir par des impôts. Pour éviter cette dynamique inflationniste qui était celle des assignats, des règles de limitation stricte du financement des Etats par leur banque centrale ont toujours existé (la Banque de France a d’abord été une institution privée jusqu’en 1936/1945, elle a ensuite adopté des règles de couverture or de son passif après 1945 puis la loi de 1973, limitant ses achats à de la dette publique à court terme, est venue remplacer l’or comme garde-fou monétaire).

Le véritable enjeu de la dette publique est moins la nature de son financement que l’usage que l’on en fait. Ainsi, dirigeants et commentateurs avancent souvent que toutes les dettes publiques ne se valent pas et donc ne doivent pas être traitées de la même façon. Disons le simplement mais fermement : le partage souvent évoqué entre une « bonne dette », celle qui finance les investissements et améliore de ce fait les perspectives générales de l’économie et « une mauvaise dette », celle qui finance le fonctionnement, n’a aucun sens. Cette conception ignore la substance même de la dépense publique. Il suppose que les dépenses enregistrées comptablement comme des dépenses d’investissement préparent l’avenir et la croissance tandis que celles de fonctionnement les sacrifient plus ou moins au présent. Il est pourtant facile de constater que le salaire d’un chercheur qui débouche sur du progrès technique ou celui d’un magistrat qui garantit le bon fonctionnement de l’Etat de droit et donc sécurise les investissements privés correspondent à du fonctionnement, alors que la construction d’un pont sur une route ne menant nulle part est comptabilisée en investissement.

En la matière l’entreprise est clairement différente de l’Etat. En effet, elle est à même de mesurer les moments où elle se trompe dans ses investissements et où ses dépenses nuisent à son développement ; par exemple quand ses concurrents, par l’adoption de nouveaux procédés de production, lui prennent des parts de marché et l’acculent à la faillite. L’État, quant à lui, n’est jamais dans cette situation. La traduction la plus évidente de cette approche est d’évacuer les discours fumeux bien que largement partagés sur les « dépenses d’avenir » que l’endettement pourrait prendre à sa charge.

S’il est fallacieux de parler de bonne et de mauvaise dette, le raisonnement en termes de cycle économique permet de faire porter cette distinction sur les déficits. Un déficit public doit en fait s’analyser comme la somme d’un déficit conjoncturel, correspondant à l’évolution du cycle – que l’on pourrait qualifier de « bon déficit » – et d’un déficit structurel, correspondant au déficit moyen sur la durée d’un cycle économique et mesurant la détérioration objective et de long terme de la situation des finances publiques – que l’on peut considérer comme du « mauvais déficit ». L’objectif que doit se donner une politique budgétaire est de maintenir l’équilibre structurel des finances publiques, en d’autres termes de faire en sorte que le déficit structurel soit nul. C’est justement ce que prévoit le traité européen TSCG (traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance) que le FN et les eurosceptiques ont condamné, alors même qu’il correspond à ce qui devrait être une saine gestion des finances publiques.
 

3. Financement de l’économie : vers une nationalisation totale du système bancaire

Plus fondamentalement, la vision FN de la banque centrale modifie les principes de financement de l’économie.

Il ne faut pas perdre de vue le fait que la création monétaire naît de la décision d’une banque d’accorder un crédit sur la base d’un projet à un de ses clients, ménage ou entreprise, voire Etat. La création monétaire repose donc sur l’activité commerciale des banques commerciales. Cette monnaie est créée ex nihilo. Il y a inflation lorsque l’augmentation de la masse monétaire ne trouve pas en face d’elle une augmentation équivalente de la production, c’est-à-dire lorsque la banque prête à quelqu’un qui ne crée pas de richesse. La création monétaire n’est pas automatiquement inflationniste. Elle ne l’est que si la monnaie créée ne sert pas à créer de la richesse. Dans ce système, la banque centrale intervient en seconde ligne, comme « prêteur en dernier ressort ». Son rôle est de refinancer les banques qui connaissent des problèmes de liquidité tout en restant fondamentalement solvables. Cette mécanique de refinancement des banques constitue un prêt consenti par une banque – la banque centrale – à d’autres banques – les banques commerciales. Elle ne crée de ce fait pas de monnaie, mais en change la nature. Le financement de l’économie par les banques commerciales crée la monnaie et en change la quantité ; leur refinancement par la banque centrale en modifie la nature et en change la qualité.

Faire assumer par la banque centrale, comme le souhaite le FN, le financement en direct d’un agent économique, en l’occurrence l’Etat, modifie l’équilibre financier global de l’économie. Maurice Allais, qui est souvent mis en avant par le FN, compte parmi les économistes qui ont démontré que la « règle d’or » de la croissance est l’égalité entre le taux d’intérêt moyen dans l’économie et le taux de croissance potentielle, c’est-à-dire le taux de croissance à long terme – hors les fluctuations cycliques. Pour atteindre cette règle, il faut que tous les agents économiques soient en concurrence, c’est-à-dire à égalité dans leur mode de financement. Privilégier l’Etat perturbe cette règle. Abstraire l’Etat du jugement de banques en concurrence lui permet d’avoir des taux faibles mais obligent les banques à augmenter les taux qu’elles pratiquent sur les autres acteurs privés. En pratique, la baisse artificielle des taux publics conduirait à une hausse pénalisante des taux privés.

Une économie en inflation entretenue par la dévaluation et les facilités de financement consenties à l’Etat serait paralysée dans son investissement privé par des taux d’intérêt prohibitifs. La phase suivante serait donc logiquement la prise en main des banques – prévue par le programme du FN qui parle de nationalisation partielle du système bancaire – et un financement de l’économie totalement contrôlé par l’Etat pour maintenir des taux systématiquement bas. Le découragement de l’épargne qui résulte de ce genre de politique entretient un déséquilibre entre l’offre et la demande sous forme d’excès de consommation, dont la traduction est double : un surcroît d’inflation ; une augmentation du déséquilibre extérieur.
 

* * *

 
Le choix monétaire proposé par le FN est celui d’un retour mal assumé à l’inflation. Combiné avec une hausse des droits de douane elle-même inflationniste, ce type de politique débouche sur une baisse généralisée du pouvoir d’achat. Dans les années 60-70, l’acceptation de l’enchaînement dévaluation/inflation/dévaluation trouvait sa légitimité dans l’arbitrage de Phillips selon lequel l’inflation permet la réduction du chômage. Depuis, la stagflation a montré l’inanité de cette illusion.

Le Front National fait clairement le choix, à travers sa politique monétaire, de l’économie administrée. L’histoire nous a suffisamment enseigné les ravages sociaux et politiques qu’une telle idéologie pouvait générer.

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