Notice: Trying to get property of non-object in /home/generatiy/dev/wp-includes/comment-template.php on line 1194
UNE LIBERTÉ D’AVENIR : LA LIBERTÉ MONÉTAIRE | GenerationLibre

UNE LIBERTÉ D’AVENIR : LA LIBERTÉ MONÉTAIRE

Par Philippe Herlin

Une liberté économique est souvent oubliée ou négligée par les Libéraux : celle de la monnaie. Plus exactement des monnaies, c’est-à-dire la possibilité, au sein d’une économie, d’utiliser plusieurs monnaies différentes, suivant les souhaits des utilisateurs. Philippe Herlin, chercheur en finances et auteur de nombreux ouvrages d’économie dans la tradition autrichienne, fait le point sur le développement récent de ces monnaies complémentaires – y compris en France – et nous incite à y avoir recours !

Nous avons fini par l’oublier, mais nous vivons dans un régime de monnaie unique. Nous utilisons l’euro (ou avant le franc), mais nous n’avons pas le choix ! Nos dépenses se font en euros, nos revenus sont versés en euros, notre épargne est libellée en euros, et c’est comme ça. C’est devenu tellement évident et naturel que l’on ne se pose plus la question. La monnaie unique est devenue le point aveugle de la pensée monétaire.

Pourtant il n’en a pas toujours été ainsi, et lorsque l’on prend du recul on s’aperçoit même que notre situation fait plutôt figure d’exception. En effet depuis les premières civilisations jusqu’au XIXe siècle, il y a toujours eu plusieurs monnaies qui circulaient en même temps dans les pays ou les empires. Durant le Moyen-âge, l’or bien sûr, mais aussi des pièces en argent, en cuivre ou en billon (mélange de cuivre et d’argent) étaient utilisées et circulaient de façon complémentaire : l’or pour le commerce au loin, la dette des Etats et la thésaurisation, tandis que l’argent et surtout le cuivre et le billon étaient frappés par des autorités locales et servaient de monnaies de tous les jours dans une zone géographique limitée.

A la fin XIXe siècle, l’émergence des Etats-nations s’accompagne d’une reprise en main de la monnaie, le plus souvent par la création d’une banque centrale, l’interdiction de la banque libre ainsi que des différentes monnaies locales. La monnaie devient « unique » mais son rattachement à l’or est sensé rassurer tous ses utilisateurs.

Cela n’aura qu’un temps on le sait, dès le début de la Première Guerre mondiale, les grandes monnaies européennes ne sont plus convertibles en or, les Etats font tourner la planche à billets pour financer l’effort de guerre. Mais on comprend bien ici que cela n’a été possible que parce que les Etats avaient au préalable supprimé les autres monnaies, car sans cela les particuliers et les entreprises auraient pu se reporter sur les monnaies métalliques ou celles de banques libres et échapper ainsi à l’inflation qui rongeait la monnaie officielle, ce qui aurait finalement rendu la planche à billets inopérante.

Durant l’entre-deux-guerres la situation est chaotique, à cause de la crise de 29 bien sûr, mais aussi de la volonté du Royaume-Uni (la livre sterling est alors la principale monnaie mondiale) de revenir au taux de convertibilité antérieur à la guerre, pour une question de fierté nationale, alors que l’inflation est passée et que cela n’a aucun sens. Le chancelier de l’Echiquier (Winston Churchill) l’impose néanmoins en 1925 ce qui provoque une désastreuse récession. Mais on comprend que ce n’est pas l’or qui est en cause mais bien l’intervention politique.

Après la Deuxième Guerre, mondiale les accords de Bretton Woods mettent en place non pas l’étalon-or mais un étalon de change or (les monnaies sont convertibles en dollar qui lui-même est convertible en or). Un système bancal puisqu’il met une monnaie (le dollar) au même niveau que l’or. Finalement les déséquilibres budgétaires et commerciaux des Etats-Unis à la fin des années 60 amènent le président Richard Nixon à prendre une décision radicale, le 15 août 1971 : la suspension de la convertibilité du dollar en or.

Depuis toutes les monnaies « flottent » au gré de l’offre et de la demande sur les marchés des changes. Et surtout, ce sont des « monnaies-papier », c’est-à-dire des monnaies qui ne sont pas assises sur l’or mais sur la confiance… qu’on veut bien leur accorder.

Et la confiance dans ces monnaies s’avère de moins en moins forte, surtout depuis la crise de 2008, et la réponse qui lui a été apportée, à savoir essentiellement la planche à billets. Aux Etats-Unis, dans la zone euro, au Royaume-Uni, et au Japon, les bilans des banques centrales s’élèvent à un tiers du PIB ! Toutes cette monnaie excédentaire provoque des bulles d’actifs, notamment sur les matières premières, et un début d’inflation, notamment sur les prix alimentaires et énergétiques, même si les indices calculés par les organismes statistiques nationaux tentent de le masquer.

Que faire ? Justement, comme symptôme, et réponse, à ce doute envers la monnaie officielle, il apparaît de nouvelles monnaies, ce que l’on appelle des monnaies complémentaires, ou locales. Leur succès va croissant, de quelques unes dans le monde en 1990, on en compte aujourd’hui plus de 5000 ! On constate d’ailleurs qu’elles apparaissent dans le sillage de graves crises financières (Le Japon au début des années 90, le Brésil, l’Argentine). La plus ancienne remonte d’ailleurs à la crise de 29, il s’agit du WIR.

Le WIR (« nous » en allemand) est créé en 1934 en Suisse. La crise de 1929 n’épargne la Confédération helvétique et les banques, dont la situation se détériore,  restreignent les lignes de crédit accordées aux entreprises, au risque de les pousser à la faillite. Seize entrepreneurs décident alors de se réunir pour voir comment ils pourraient sauver leurs sociétés. Constatant que l’entreprise A a besoin d’argent pour acheter des marchandises à l’entreprise B, qui elle-même a besoin d’argent pour payer ses fournisseurs, ils décidèrent de créer un système de crédit mutuel entre eux : quand A achète chez B, A enregistre un débit et B un crédit correspondant, dénommés WIR. L’argent du système bancaire ne circule plus, ces entrepreneurs venaient de créer leur propre monnaie. A l’époque les banques firent tout pour stopper ce projet mais en vain, c’était en effet une part de leur marché qui leur échappait, des transactions sur lesquelles elles ne toucheraient plus de commission ! Mais le WIR perdure et s’installe dans toute l’économie suisse. Désormais, une PME sur cinq adhère au système, et utilise donc le WIR en complément du franc suisse. Pour simplifier les choses, il a été établi que 1 WIR = 1 franc suisse.

En France une monnaie complémentaire a acquis une certaine célébrité : le SEL, ou Système d’échange local. Les membres de ce groupe (une association dont il faut être membre), s’échangent des services ou des savoir-faire. Ici l’unité de compte est l’heure. Si l’on donne un cours particulier de mathématiques, on obtient un crédit qui permet ensuite de demander une réparation à un plombier pour une durée équivalente. On trouve de tels systèmes également aux Etats-Unis (les Time dollars), au Canada, au Japon, en Suisse, etc. Les premiers SEL apparaissent en France en 1994, on en compte aujourd’hui plus de 300.

Le Japon est très actif dans le domaine des monnaies complémentaires, citons-en deux : le LEAF créé par des agriculteurs de la région de Kobé, cette monnaie est convertible en produits agricoles. Le WAT, qui circule dans tout l’archipel, équivaut à 1 kilowatt-heure d’électricité produit par des énergies renouvelables (solaire, éolien).

A partir de ces exemples, nous pouvons lister les principales caractéristiques  des monnaies complémentaires :

1) La plupart des monnaies complémentaires rassemble des entreprises et des particuliers, le WIR (réservé aux entreprises) fait figure d’exception.

2) Une monnaie complémentaire a pour référence, le plus souvent, la monnaie officielle (1 WIR = 1 franc suisse), plus rarement le temps (les SEL), ou une matière première (l’électricité pour le WAT, des produits agricoles pour le LEAF).

3) Chaque unité de monnaie complémentaire correspond à une transaction réelle (un WIR est créé uniquement à partir du moment où une marchandise est échangée, un WAT quand un kWh  est fabriqué, une unité de SEL quand un service a été rendu). Autrement dit, il n’y a pas de création monétaire ex nihilo (ce serait considéré comme une fraude et le système s’écroulerait), il n’y a pas de « planche à billets ». Voici une différence fondamentale par rapport aux monnaies étatiques depuis qu’elles ont été déconnectées de l’or, en 1971 ! (Cette idée nous ramène à celle de la « doctrine des effets réels »)

4) Une monnaie complémentaire ne rapporte pas d’intérêt, il n’y a aucune raison de l’épargner, et certaines sont même « fondantes », c’est-à-dire qu’elles perdent de l’ordre de 1 à 2 %  de leur valeur par mois. Ces monnaies sont faites pour circuler, pour faciliter les échanges (c’est leur raison d’être), pas pour être thésaurisées.

5) Contrairement à la monnaie étatique, le pouvoir libératoire des monnaies complémentaires n’est jamais obligatoire, chaque participant est libre de les refuser comme moyen de paiement (parce qu’il estime en posséder assez pour ses besoins futurs, ou pour n’importe quelle autre raison), et donc d’encaisser des euros. Il peut aussi facilement les échanger (les revendre) contre de la monnaie officielle. Cette liberté permet le parfait ajustement de la masse monétaire aux besoins de chacun, ni plus ni moins.

6) Une monnaie complémentaire est créée et gérée par une structure ad hoc, une association (la Banque WIR par exemple). Nous sommes donc en dehors du circuit bancaire traditionnel.

On comprend ainsi comment les monnaies complémentaires expriment un retour à une monnaie « saine », face aux monnaies papiers de plus en plus manipulées et ne reposant que sur la confiance qu’on veut bien leur accorder. Ceci est particulièrement vrai pour celles reliées à des actifs réels comme le LEAF ou le WAT, car au contraire une monnaie complémentaire reliée à une monnaie officielle « subit » l’inflation de cette dernière. Et l’actif réel le mieux reconnu universellement pour incarner la valeur est… l’or bien sûr, ce qui nous amène à la question de la remonétisation de l’or.

Aujourd’hui on ne peut pas utiliser des « Napoléons » ou des lingots pour payer un bien car l’or est considéré comme un produit de placement, il faut donc déclarer et payer la taxe sur la plus value au fisc. En supprimant cette taxe, l’or pourrait se remettre à circuler librement, comme n’importe quelle monnaie complémentaire.

C’est d’ailleurs de cette façon qu’il faudrait agir. La plupart des adeptes de l’école autrichienne défende l’étalon-or comme monnaie unique, et qui devrait être imposée par l’Etat, ce qui est un peu contradictoire pour des Libéraux. Au contraire, certains économistes autrichiens comme Antal Fekete défendent l’idée de simplement permettre à l’or de circuler, et il prendra la place que voudront lui accorder les agents économiques, aux côtés d’autres monnaies complémentaires, basée ou pas sur des matières premières, et des monnaies papier correctement gérées.

C’est à cette idée de multiplicité des monnaies et à leur concurrence que Friedrich Hayek a consacré l’un de ses derniers ouvrages, publié en 1976 : Denationalisation of Money: An Analysis of the Theory and Practice of Concurrent Currencies. Constatant que l’Etat est toujours tenté de manipuler la monnaie, Hayek préconise de supprimer purement et simplement le monopole étatique de la monnaie, de supprimer la banque centrale, et de permettre à toute banque privée d’émettre de la monnaie (il n’y aurait en quelque sorte que des monnaies complémentaires). La concurrence des monnaies est seule apte à garantir l’efficacité des transactions et la lutte contre l’inflation, le fléau majeur qui finit par détruire la monnaie.

Et il faut rajouter à ce tableau une nouvelle monnaie, tout à fait nouvelle dans sa forme, née en janvier 2009 : le bitcoin, une monnaie électronique universelle peer to peer, qui n’est possédée par aucune entreprise ou institution mais par un « réseau », dont aucun Etat ne peut prendre le contrôle, qui garantit l’anonymat de ses utilisateurs, et dont la création monétaire est strictement contrôlée et tend vers un chiffre fini (comme pour une monnaie-matière première). En somme une monnaie complètement autrichienne et libertarienne !

Face aux monnaies papier qui s’exposent de plus en plus au risque de l’hyperinflation, les monnaies complémentaires rattachées à des actifs réels apparaissent comme une véritable planche de salut. Décidément, la liberté monétaire a de beaux jours devant elle !

Que faudrait-il pour qu’elle se réalise en France ? Il n’y a pas d’obstacles juridiques pour la plupart des types de monnaies complémentaires que l’on connaît, même si le fisc fait toujours preuve de méfiance, craignant que des recettes fiscales lui échappent. Pour l’or par contre, il faudrait abolir les taxes pesant sur lui pour qu’il puisse à nouveau faire office de monnaie, un obstacle conséquent pour l’instant. Mais fondamentalement il s’agit surtout d’une prise de conscience qui doit s’opérer chez les acteurs économiques.

Philippe Herlin
Chercheur en finance, Docteur en économie du Conservatoire National des Arts et Métiers

Ses travaux concernent la crise financière actuelle et la théorie de la finance, les risques extrêmes « non gaussiens » mis en évidence par Benoît Mandelbrot et Nassim Taleb (les « cygnes noirs »), ainsi que les monnaies complémentaires et l’or.

Il a publié en 2012 chez Eyrolles « Repenser l’économie », « France, la faillite ? » et « L’or un placement d’avenir ». En 2011, « Finance : le nouveau paradigme » a reçu le Prix du Jury du Prix Turgot 2011. Il publiera prochainement un livre sur les monnaies complémentaires et le bitcoin.

Son site : http://www.philippeherlin.com/

Téléchargez cette note (PDF 0,8 Mo)

Aucun commentaire.

Vous souhaitez faire un commentaire ?

Vous devez être connecté pour poster un commentaire.

Participer
GenerationLibre

Notice: wp_htmledit_pre est déprécié depuis la version 4.3.0 ! Utilisez format_for_editor() à la place. in /home/generatiy/dev/wp-includes/functions.php on line 3783

Notice: wp_htmledit_pre est déprécié depuis la version 4.3.0 ! Utilisez format_for_editor() à la place. in /home/generatiy/dev/wp-includes/functions.php on line 3783